EPISODE N° 39 – Longtemps, je me suis couché de bonne heure…

LyrkhanN’allez pas croire que je me prenne pour Proust, loin de moi cette ambition.

Et pourtant cette phrase a tellement hanté mon esprit, chaque matin, à l’instant où mon réveil (ou plutôt ma « sirène d’alarme », le terme est mieux adapté) affichait en beuglant un « 6:30 » haineux. Ce tintamarre exaspérant provoquait systématiquement le même questionnement : 

« Mais pourquoi ? Pourquoi, ne puis-je faire mienne cette si bonne idée de se coucher tôt ? »

« Euh,… T’es gentil, mais quel est le rapport avec le BTP ? »

Parce qu’il m’est arrivé une fois de ne pas l’entendre, ce maudit réveil !

A cette époque je vivais en colloc’, en plein cœur du Marais. A trois dans 40 m², c’était plutôt folklo, d’autant que c’était également le QG de la troupe de théâtre à laquelle j’avais le plaisir d’appartenir.

La troupe s’appelait (et s’appelle toujours, si mes renseignements sont exacts) les Fous de la Rampe. C’était la troupe que nous avions fondé à l’ESTP et dont nous continuions à spolier la direction bien qu’ayant quitté les bancs de cette illustre institution. (Comme quoi, devenir Dictateur est à la portée de n’importe qui…)

Si quelques apartés narrant nos tribulations théâtrales vous intéressent, poursuivez la lecture au § [1], sinon rendez-vous directement au § [2].

Je vous laisse trente secondes pour choisir… tic, tac,…

[1] – Cet appartement proposait des atouts majeurs pour y accueillir la troupe. D’abord, un des colloc’ était l’auteur et le metteur en scène, ensuite il était au dernier étage d’un immeuble de bureaux (donc personne pour se plaindre de nos tapages intempestifs) et enfin la voisine de palier était charmante. Le rapport avec la voisine ? Euh, oui tiens c’est vrai, quel est le rapport ??

Ah ben oui, elle était « l’amoureuse » de notre très beau jeune premier qui le lui rendait bien, ce qui nous assurait sa présence régulière aux  répétitions… (la présence du jeune premier, pas celle de la voisine. Suivez un peu quoi !!!).

J’ai une tendre et affectueuse pensée pour notre auteur, malheureusement mort prématurément, qui nous proposait à chaque rentrée une nouvelle création issue de ses plus grands délires. Le remake version « Tarantino » de Topaze ou Gigi, la chanson de Dalida revisitée en trois actes siciliens loufoques et endiablés. Sa plus belle création reste « C’est le jardinier le coupable », comédie intersidérale déjantée, dans laquelle je jouais modestement le rôle de Dieu… Rôle prémonitoire ? Si vous le dites…

C’était une véritable éponge cinématographique, musicale et littéraire. Il piochait son inspiration dans tout ce qui lui tombait sous les yeux. On passait sans aucune transition de John Woo, à Hugo (Victor pas Adèle) en passant par Camoletti ou mon curé chez les nudistes sans oublier Kiss, Sardou et les images Panini !!! On vivait au milieu d’un melting-pot permanent, une espèce de magma chaotique primaire d’où émergeaient des idées en forme de diamants bruts.

Chaque soir, ou presque, après une dure journée de labeur tout ce petit monde se retrouvait chez nous et nous passions des heures à répéter, créer, refaire le monde, bref vivre !!!

Je referme la parenthèse, en me remémorant les « fouinages » aux puces à la recherche d’une caméra magique, les errances dans la caverne d’Ali Baba de feu Regifilm, les centaines de kilomètres en 2CV pour transbahuter les décors hollywoodiens de nos superproductions et autant de souvenirs mémorables qui pourraient faire autant d’autres épisodes. (C’est marrant cette expression « souvenirs mémorables »… Comme s’il pouvait y avoir des souvenirs « immémorables  » ?!)

 [2] – Si vous avez des remords je vous laisse retourner au § [1], j’ai tout mon temps… Non ?, eh bien go !

Et ce que je ne pourrais jamais oublier, ce sont ces parties de belotes post-répétitions qui nous conduisaient invariablement à vider les alcools de contrebande de la famille niçoise de l’auteur. On revivait les tontons flingueurs régulièrement en s’étonnant à chaque nouvelle bouteille de Prune-Poire-Quetsche maquillée en bouteille de Perrier inoffensive, qu’elle fût pire que la précédente, et qu’à ce rythme nous aurions la cirrhose de Gainsbourg bien avant d’avoir son succès. (Je vous rassure, nous ne doutions aucunement d’avoir son talent !)

Et pour ma part je cumulais les peines. En effet, au moment d’enfin se résigner à ranger les cartes, mes colloc’ partaient se coucher tandis qu’il ne me restait que quelques minutes pour me doucher, avaler un café et partir m’éclater sur mes chantiers ! (En écrivant cela, je me rends compte, qu’il y en avait un dans le coup qui était de la promo « Dress Code »*… Finalement ne se vengeait-il pas des années plus tard de la privation de sommeil que nous lui avions fait subir ?)

À l’époque, je supportais assez facilement une à deux nuits blanches par semaine. Sans doute le bénéfice de l’âge, probablement une petite addiction au Guronsan-Café-Tabac en intraveineuse associée aux effets secondaires des alcools frelatés nocturnes. Bref, normalement, j’arrivais au boulot sur le coup des 7h30 sans montrer le moindre signe de fatigue excessive.

 « Pourquoi 7h30 ? »

« Ben tiens en v’là une bonne question… Parce que mes chers amis ouvriers démarrent leur travail à 8h00 et qu’ils aiment se changer avant de prendre leurs postes. »

 « Oui, mais toi tu ne fais pas de marteau-piqueur à ce que je sache. »

« Ah ça non ! Aucune chance »

« Alors pourquoi t’astreindre à décaniller dès potron-minet ? Pour assister au ballet des ouvriers ? »

« Il y a un peu de çà, oui ! Mais pas que…»

En fait, il y avait plusieurs raisons (outre celle qui laisserait présager d’un petit-dej’ chez l’habitante**).

Une, j’estime que « ça se fait » : on est tous dans le même bateau alors on largue les amarres ensemble, sinon le dernier suit à la nage.

Deux, j’étais seul à avoir les clés des bungalows et j’avais donc intérêt à être là si je souhaitais que le chantier ouvre à des horaires décents.

Et trois, j’ai toujours préféré, prévenir que guérir.

Le rapport ? C’est une espèce de marquage de territoire : au moment de prendre son poste les ouvriers savent (et surveillent) si les cols blancs sont dans les parages. Et à cet instant il y a toujours une décision insignifiante à prendre, un grain de sable de la mauvaise couleur, une tâche d’encre sur le plan qui cache le troisième chiffre après la virgule, le livreur qui est arrivé à 7h58 au lieu de 8h00 (bon celle-ci est juste pour l’exemple, parce que le propre du livreur est de ne JAMAIS arriver dans le créneau prévu). En tous cas rien qui, normalement, ne nécessiterait une quelconque intervention hiérarchique, sauf que… Soit t’es là, soit t’es pas là…

Et dans le deuxième cas, la loi de Murphy s’applique intégralement. S’il y a une mauvaise décision à prendre aussi insignifiante soit-elle, tu peux être certain que ce sera celle que choisit le type. Et quand une heure après tu déboules, la gueule enfarinée, essaie voir de lui faire reprendre sa tâche. Que t’aies tort ou raison, peu importe t’étais pas là, et puis c’est tout !!!

Même s’il est flagrant que le gars se fout de ta gueule ouvertement, la bataille est perdue et, conseil de vieux briscard au passage, n’essaie même pas de l’engager (la bataille, pas le gars…), ravale ton amour propre, et le lendemain viens plus tôt. De toute façon il veut juste te signifier à sa manière (certes pas super délicate) que t’étais pas au poste, tout autre considération ne mènera qu’à des dérapages incontrôlés et dangereux.

« Et si c’est une décision importante ou dangereuse ? »

Ah ben il pose la truelle et t’attend de pied ferme… Tout ce que tu auras gagné ce sont quelques heures d’improductivité, qu’il faudra aller expliquer en réunion de gestion à ta direction, parce que rassures-toi ces heures perdues là, ils ne les rattraperont jamais…

« Alors condamné à être sur le pont dès 7h30 ? Très peu pour moi je ferai jamais ce boulot de c.. »

Pas du tout, condamné à marquer ton territoire : quand le gars vient te voir avec son grain de sable albinos, tu le regardes fixement et simplement tu lui dis : « Eh, ça c’est TON boulot, non ? Je suis certain que tu sais parfaitement ce qu’il y a faire, alors fais-le ». Et c’est d’autant plus facile à dire que oui, c’est son boulot, pas le tien. Et s’imaginer pouvoir lui donner des conseils parce qu’on a fait une école d’ingé alors que lui monte des parpaings depuis quinze ou vingt ans, relève de l’inconscience (ou de la science d’un con, c’est une contrepèterie non ?). Et normalement, le gars te prouvera que «oui, il connaît son taf et que c’est pas un jeune blanc-bec qui va lui expliquer comment faire »

Enfin, tout ça pour dire, qu’à l’époque je n’étais encore que niveau 1 en marquage de territoire et qu’à cette époque je venais tôt le matin et je pensais que m’occuper de tous les petits grains de sables ferait de moi un chef estimé…

Ce qui ne sert à rien ET se révèle particulièrement usant, parce que franchement, il y en a vraiment trop des grains de sables…

Au point, que j’ai décidé de changer de crèmerie***. Et moi voilà donc en route vers de nouvelles aventures, qui débutaient par un rendez-vous informel avec mon futur chef un vendredi matin. Vendredi qui clôturait une semaine de vacances entre deux postes. Vacances profitablement utilisées à répéter assidument et parfaire nos cirrhoses jusqu’à plus d’heure. Avec un programme aussi chargé, le passage à la salle de bains était parfois malencontreusement zappé.

Et quand, au matin du cinquième jour, je me suis levé en sursaut après que mon réveil eut sonné plus d’une demi-heure, je me suis retrouvé comme au beau milieu d’un paradoxe spatio-temporel. Le temps de retrouver où j’étais et pourquoi mon réveil avait sonné, je compris bien vite, qu’il n’était plus temps de se doucher ou de se raser… J’ai sauté dans le premier jean venu, enfilé le plus gros pull que j’avais, espérant ainsi masquer mon odeur de rat crevé et passé des doigts mouillés dans une chevelure qui s’était habituée à l’absence de peigne…

Sur le trajet, j’avais beau essayer de me rassurer sur le fait que nous n’avions pas convenu d’heure et que j’avais tout le temps, rien à faire, je montais les champs Elysées aussi vite que ma Twingo me le permettait. Garage en vrac devant le Dugstore et petite course à pied jusqu’à l’entrée du chantier, histoire de bien augmenter l’effet macération du gros pull, avec une touche finale en grimpant quatre à quatre les 5 étages (si ça vous fait trop de chiffres vous me le dites, je le saurai pour la prochaine fois) menant aux bureaux de chantier. Top chrono : 8h30 !!! Ca restait honorable.

J’explique à la secrétaire l’objet de ma présence et elle, évidemment, n’avait pas connaissance du rendez-vous, et mit tout le zèle possible à retarder l’entrevue.

Du coin de l’œil, je vis que les autres conducteurs de travaux étaient habillés en costard-cravate !!!

J’étais bien loin de rire, et hésitais même à partir précipitamment, prétextant la mort subite de mon cochon d’inde, quand la porte s’ouvrit sur mon futur N+1, la main tendue, le sourire frais, le costard impec’ et les pompes cirées du jour…   

… moui, moui, moui… Oh que ça va être long !!! Mon état de délabrement me donnait l’impression d’être le mec qui n’a pas compris le thème de la soirée mardi-gras.

Oui, celui qui déboule en cuir-sado-maso au milieu d’une soirée Bisounours… (J’ai essayé de trouver comment on pouvait se tromper à ce point et je dois avouer que c’est un peu tiré par les cheveux. Ça doit faire quelque chose comme « Bisounours, tout le monde s’aime » et le gars a compris « Bais-o-nours tout le monde en SM », j’sais pas, suis pas certain, si vous avez des idées je suis preneur…).

Pendant l’entretien, je notais mentalement tout ce que j’aurais à faire pendant le week-end pour faire peau neuve et assimiler les codes vestimentaires, mais…

…mais, on n’a jamais l’occasion de faire deux fois une première impression.


* – Voir Episode n° 14 : Dress Code

** – Voir Episode N° 3 : Un café, un croissant

*** Voir Episode N 4 : Embauche et Promotion

Une réflexion au sujet de « EPISODE N° 39 – Longtemps, je me suis couché de bonne heure… »

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