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EPISODE N° 20 – Luxe, Calme et Volupté

LyrkhanVous l’aurez compris, travailler sur des chantiers permet de rencontrer un large éventail de personnalités.

Des ouvriers questionneurs 1 aux architectes facétieux 2 en passant par des collaborateurs joueurs 3 et des clients optimistes 4 ce riche microcosme est passionnant.

Il arrive parfois que l’on rencontre aussi des stars…

Il y a des opérations où tout se passe bien et d’autres pour lesquelles la spirale des conneries démarre à la première seconde. Pour celle qui servira l’histoire aujourd’hui, on ne peut plus parler de spirale, mais de chute libre abyssale [chute libre VIDEO].

Vous pensez que j’exagère ? Allez, un exemple gratuit pour vous donner une idée.

Remise des clés par le propriétaire au promoteur qui les remet à son tour à l’entreprise qui, dès lors, peut démarrer ses travaux. Normalement, c’est l’occasion de boire un coup (je vous entends d’ici « toute occasion est bonne pour boire un coup de toute façon, alors celle-là ou une autre… », ce à quoi je répondrais « oui, mais là c’est différent, on est content de démarrer le chantier ! Et à la fin, quand on remet les clés au client parce qu’on a fini le chantier on re-boit un coup, et là, c’est surtout lui qui est content (non pas parce qu’on a fini dans les délais mais surtout parce qu’enfin il ne verra plus nos tronches !))

Eh bien là, pas de coup, enfin si un vieux coup tordu… Le propriétaire remet les clés au promoteur (jusque-là, normal), qui me remet les clés (bien content de s’en débarrasser), et, au lieu d’aller chercher le champagne, je les rends au propriétaire ! Consternation et interrogations.

« Vous deviez bien avoir vidé le bâtiment de tout son mobilier avant que l’on intervienne, non ? »

« Mais oui, et c’est fait, on vient de passer deux heures à le constater ensemble non ? »

« La salle des coffres ? Vous l’avez vidée de ses coffres ? »

« Ben non, on est banquier, pas Spaggiari !!!, les coffres, on les remplit, on ne les vide pas ! »

Flash-back pour que vous compreniez toute la portée comique de cette réplique.

Ce chantier se situe Place Vendôme, il s’agit de la future boutique Chanel, et le propriétaire était la Westminster Bank. Ça y est vous saisissez ? Il y avait une belle salle des coffres comme dans les films, et nous avions oublié de chiffrer le démontage des 2 ou 300 coffres !!! Une paille. Et le commercial de l’époque nous avait sorti cet argument à la con « Ce n’est pas un oubli, c’est volontaire, un coffre-fort est considéré comme du mobilier, et le proprio devra avoir vidé son mobilier, c’est écrit page 253 du CCTP5 ! ». Et le plus con là-dedans, c’était certainement pas l’argument.

Donc, j’avais reçu l’ordre de suivre les instructions du commercial et de refuser les clés puisque le proprio n’avait pas fait son boulot. Vous imaginez avec quel enthousiasme j’ai obéi. Mais peu importe, quand faut y aller…

« Mais alors, si vous avez refusé les clés, vous n’avez pas démarré le chantier ? » : Excellente question. Vous imaginez bien que cette petite entourloupe n’a pas duré bien longtemps. The big boss du proprio a appelé mon the big boss, et a du lui faire un commentaire illustré de sa façon de voir les choses, et 48 h plus tard, on prenait les clés, des mains d’un huissier !!! Au moins, le ton était donné !

Le commercial quant à lui, a rejoint le rang des « oubliés-à-jamais-et-franchement-on-ne-le-regrettera-pas » du BTP avec le jeune loup instructeur d’EDF6.

Maintenant que je vous ai décrit le début de cette chute libre, il faut que je vous parle de l’atterrissage (c’est quand même essentiellement pour ça que vous êtes là non ?), la chute en elle-même est assez croustillante et mérite quelques chapitres complémentaires. (Admirez cet art de vous donner l’eau à la bouche !!!)

Aparté qui n’a rien à voir avec le récit, mais comme ça vient encore de m’arriver, et m’a perturbé dans mon élan créatif, je vous le livre brut de décoffrage : J’ai horreur d’ouvrir un CD neuf et de constater que les petits picots au centre qui sont censé tenir le disque au centre sont cassés. [Autre extrait de chute libre VIDEO]

Pour recoller un peu les morceaux (pas de picots, de l’histoire, non mais franchement, c’est pénible vous vous éparpillez !) je fais un bref résumé des indices narratiques que j’ai saupoudré.

Le titre : Luxe, calme et volupté. Le luxe = Chanel, le calme = Chute libre, la Volupté ? C’est pour plus tard.

L’accroche : Un panel de personnalités et je vous ai même promis de la star = C’est pour juste tout de suite maintenant.

L’égérie de Chanel était : Carole Bouquet.

«Ouahh !!! t’as rencontré Carole Bouquet ???, c’est ça l’histoire ? Génial ! »

« Ben moi, ma sœur, elle a la même pédiatre que la fille de Jennyfer, alors franchement, moi ça m’impressionne pas, qu’il ait rencontré Bouquet ! »

Précision utile à ce stade : Soit vous m’écoutez et restez concentrés, soit je passe à autre chose. Non mais, c’est dingue !!! On se croirait dans une cours de récré ou dans une réunion (C’est la même chose ? Pas exactement, on est rémunéré pour faire des réunions7)

Sur cette opération, à part la corvée de chiottes, j’ai fait un peu de tout, mais ma mission principale était de diriger les corps d’états techniques, dont la climatisation. Et à cet instant de l’histoire, ma tâche primordiale était de faire fonctionner la climatisation de la salle de réception à la veille de l’inauguration de la boutique.

Normalement, c’est assez simple la clim : Tu appuies sur le bouton marche, tu tournes un bouton pour régler sur 20°C et tu rentres t’occuper de tes messages Meetic au bureau… (pour les plus consciencieux, tu passes ta main sur les bouches d’aération pour sentir si ça souffle un peu chaud ou un peu froid avant de rentrer au bureau)

Evidemment, là, c’était pas aussi simple : D’abord, le bouton marche était dans le faux plafond au-dessus des chiottes des femmes. N’allez pas croire que c’est dans un but voyeuriste que nous l’avions mis là, mais c’est qu’on avait pas trouvé d’autre endroit plus judicieux, tellement tout rentrait au chausse-pied dans ce chantier.

Ensuite, il n’y avait pas de « bouton » pour régler, c’était directement dans les entrailles de la centrale d’air qu’il fallait œuvrer et toucher à la programmation de la régulation. Une fois le programme lancé, tout était automatique. Génial non ? Le fournisseur, m’avait conseillé cette astuce pas idiote étant donné la position ‘particulière’ de cette centrale.

La scène est donc la suivante : Je monte dans le plafond des toilettes pour femmes, appuie sur le bouton marche, descends, me rends dans la salle de réception où tout le gratin parisiens viendra demain soir pour l’inauguration, passe la main sur les bouches, et là ça souffle très chaud… alors qu’il fait déjà 25°… Pas grave, Estrella78 attendra un peu, je remonte dans le faux plafond, ouvre la bécane, regarde si le fil rouge est bien avec le fil rouge… fait un petit reset (ça marche souvent dans les films) et… génial, !!! Ca chauffe encore plus chaud !!!

Ne pas perdre son calme. D’autant que l’installateur, m’avait promis juré une heure avant qu’il avait « personnellement » supervisé la mise en service et que je pouvais dormir sur mes deux oreilles ! Mon œil oui, ça c’est l’argument parfait pour que je me méfie. Mais à ce point, de « j’m’enfoutisme » je pensais pas !!! Et la colère monte au fur et à mesure des allers et retours, bouton, trifouillage, mais « aïe c’est chaud », « putain i fait chier ».

Je finis par me rendre à l’évidence, c’est dans le programme que ça foire. J’ouvre le panneau de commande, et appuie sur pleins de boutons pour enfin arriver à la loi de programmation qui régit la température de soufflage (« Ouahhh !!! tu sais faire ça ? », « Oui oui, mais en toute modestie »). Une rapide analyse me montre que forcément quelqu’un avait touché à ce programme. (j’vais pas rentrer dans les détails, mais si ça intéresse quelqu’un faites moi signe, je donne des cours particuliers).

« Allo, M. l’installateur ? Quand vous m’avez dit j’ai « personnellement » supervisé, le « personnellement » ça allait jusqu’où ? »

« Ah ben, tout bien sûr, j’ai même reprogrammé la Centrale, parce qu’un con avait tout modifié !!! »

« Mais, espèce de … tiiiiiiittt !!! Le con, c’était moi !»

Mais nom de Dieu, de nom de Dieu, pourquoi ? Mais pourquoi faut-il que les incompétents se croient toujours au-dessus de tout le monde et touchent à tout juste histoire de prouver qu’ils existent… (ben prouver qu’ils existent justement)

On parlait de colère, là j’avais atteint le stade de la furie, il fallait que je me reprogramme tout, adieu estrella78, camilla92 et autres beautés virtuelles. J’allais y passer la nuit et personne n’en saurait jamais rien, personne ne glorifierait mon sacrifice, personne ne me dirait, « c’est génial, merci tu nous a sauvé la réception », et je n’avais même pas l’excuse des savants atomistes russes qui faisaient leur job sous la menace des goulags et des kalachnikovs, non, je le faisais gratuitement (d’ailleurs mon chef de l’époque m’avait dit « tu t’impliques beaucoup trop »), juste parce que j’aime bien le travail bien fait !!!

Je saute du faux plafond en gueulant, et je pousse à grand coup de chaussure de sécurité (ça défoule, ça abime la porte et le pied mais, vraiment, ça défoule) la porte des toilettes des femmes.

La porte pivote à 200 à l’heure, vers l’extérieur avec une énergie cinétique titanesque (Le coup de pied + le poids de la porte + ma furie = mc²).

Exactement au même moment, Carole, prise d’une envie naturelle se dirige vers les toilettes des…? Femmes ! Exactement ! Evidemment pas des Hommes, cela aurait été trop beau qu’elle se trompe par inadvertance.

La porte poursuit sa route inexorablement chargée de toute la violence de ma furie…

Carole, qui ne peut imaginer qu’un fou hante ces toilettes, continue son chemin, en toute innocence et sans aucune méfiance…

La porte, Carole, la porte, Carole, la porte, le nez de Carole, le chant de la porte, sa narine droite, et…

La porte finit sa course à 3 mm du nez parfait de Carole, qui fait un bond en arrière, pendant qu’une ombre, noire, écumante et grommelante « rognetedju de rognetedju » passe dans le même souffle que cette porte qui a failli lui exploser le nez et disparaît à tout jamais…

Imaginez la une de Voici du lendemain : « Carole Bouquet défigurée par un conducteur de travaux fou, il confie aux policiers « M’enfin ! j’ai rien fait, j’voulais juste régler la climatisation !!! » »

1 : Voir Episode 3 – Un café – Un croissant

2 : Voir Episode 5 – Il y en a un peu plus

3 : Voir Episode 13 – Under Control

4 : Voir Episode 6 – 75%

5 : CCTP : Cahier des Charges Particulières : Ça vous avance hein ? On appelle ça aussi « le descriptif », c’est ce que l’architecte ou ses maitres d’œuvre veulent que l’on réalise sur le chantier. Ça se compose de 200 pages de rappel aux normes, aux lois, aux diverses réglementations et DTU, en général du « copier/coller » dont le texte d’origine remonte à la construction du Phare d’Alexandrie et que personne, mais absolument personne ne lit jamais. La partie intéressante se situant plutôt dans les 3 dernières pages où le descripteur (d’où « descriptif »), personnalise son dossier et explique ce qu’il attend des entreprises particulièrement (d’où Particulières).

6 : Voir Episode 15 – Rapide et Efficace

7 : Voir épisode à venir : J’adoorre les réunions !!!

Catégories :BTP Métier

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Lyrkhan

Je m’appelle..., et puis quoi encore... (l’anonymat dans certaines situations est vital) et je suis ingénieur dans le BTP.

Depuis 1988 je travaille dans le Bâtiment, formé à l’ESTP (Ecole Spéciale des Travaux Publics) où je me suis plus illustré au Journal interne et aux aventures Théâtrales, qu' en assistant aux passionnants amphithéâtres de RDM*. J’y ai cependant appris à aimer le travail d’équipe et le plaisir de réussir des projets.

J’ai, majoritairement passé ma carrière à rénover des Bâtiments Parisiens et cette passion du « construire ensemble » m’a toujours guidée au cours de mes nombreux chantiers.

Et si je parle de passion, c’est qu’il en faut une certaine dose pour apprécier de faire ce métier chronophage, protéiforme et viril, où l’on s’appelle plus souvent « ma couille » (il faudra vous y faire) que « cher ami », surtout si l'on préfère l’univers de Boris Vian et Pierre Desproges à la lecture assidue du BAEL** ou des DTU***.

Malgré ce décalage, je n’ai jamais perdu cette passion du métier, parce que les aventures humaines sont finalement toujours plus importantes que les calculs aux éléments finis, parce qu’un con debout va toujours plus loin que deux ingénieurs assis (ah je vous avais prévenu) et enfin parce que bien que souvent suspecté d’être un atypique « qui n’aime pas les cases », j’ai apporté ma pierre à ces aventures pour mon grand plaisir et pour la réussite des projets.

Aujourd’hui, je suis passé de suspect qui se cache à coupable qui l’assume, voire le revendique.

L’aventure est dans le partage, alors je vous présente, à travers des témoignages, des observations et des critiques : un rapport d’étonnement de… presque 30 ans.

il était temps que je l’écrive.

(*) RDM : Résistance des Matériaux : Tous les matériaux ne résistent pas de la même manière. Belle évidence non ? Eh bien, il faut croire que cela ne suffit pas, puisque des ingénieurs en ont fait une science qui permet de calculer si un pont tient mieux avec du métal qu'avec des élastiques.

(**) BAEL : Béton armé à l’Etat Limite : Méthode de calcul du béton armé dont je serai totalement incapable de vous préciser le début du commencement du préliminaire et franchement je n’ai pas honte.

(***) DTU : Documents Techniques Unifiés : Titanesque recueil de méthodes de construction qui regroupe tout le savoir-faire du BTP. « La bible » comme disent certains, et comme toute bible, il y a les ultra-conservateur qui s’y réfèrent oblitérant toute tentative d’interprétation aussi mineure soit-elle. Toute relation avec des événements récents est totalement assumée.

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