EPISODE N° 13 : Under Control

Voici une histoire qui se déroule sur un chantier que j’affectionne tout particulièrement pour sa technicité, son unicité (oui c’est un substantif évoquant le fait que ce chantier est unique), son esthétisme et son acoustique, vous aurez reconnu la salle Pleyel.

J’y ai vécu des moments forts, professionnels et personnels : En effet, c’est pendant ce chantier que ma future ex-femme a été voir si l’herbe était plus verte dans le champ du voisin pendant que je chassais les décibels… et qui va à la chasse…

Bref un chantier splendide (surtout parce que c’est moi qui l’ai fait !) avec une équipe vraiment incroyable. La dream team ! Vraiment, je vous assure, laissez-moi vous dresser un rapide portrait.

D’abord, le responsable Gros-œuvre (qui maintenant est à Cuba donc je vais y aller mollo parce qu’on ne sait jamais, un contrat est vite passé là-bas) qui en levant un œil de son ordinateur tout accaparé qu’il était à acheter du vin sur e-bay, me lance :

« Il faut virer Shinjii, il ne vaut pas une cacahuète, il ne sait pas gérer son temps, il est tout le temps débordé… »

« Eh patate, s’il n’était pas obligé de faire le tien il aurait peut-être le temps de faire le sien correctement… »

D’accord, ce n’est pas exactement ce que je lui ai pas dit parce que, depuis tout petit, je suis intelligent ET lâche (parce que intelligent et courageux tu finis rapidement à l’hôpital, sauf si tu cours très vite !).

Et donc JB, que je vous présente grâce à ce joli subterfuge. Un centralien qui a oublié d’être con, professionnel et rigoureux comme je les aime. Donc voilà la cellule Gros-œuvre résumée, Terence Hill et Bud Spencer font du BTP.

Et les Corps d’Etat ? Alors comment dire ? First of all, un Lyonnais, qui avait tout vu, tout fait, était parfait et pas du tout, mais alors, pas du tout jaloux de mon poste. Il avait été chef d’agence d’une entreprise d’étanchéité et le seul gros sinistre de ce chantier est une formidable connerie d’étanchéité. Et il y avait aussi par ordre d’apparition, une antillaise qui ne rêvait que de retourner au soleil, un mythomane architecte (mais bon autocadien, je dois le concéder), et un semi-pochtron, semi-sdf, semi-professionnel de la synthèse. Ça fait trois semi vous me direz, mais je peux vous dire que vu la place qu’il tenait il faut bien ça !

Voilà l’équipe de choc ! Mon mytho et mon alcoolo avaient un sacré numéro de duettiste : quand je poussais un coup de gueule mes deux Roux et Combaluzier filaient au troquet se finir et je ne les revoyais pas le lendemain. Ça apprend rapidement la patience, je vous promets !

Donc pour résumer : Shinjii faisait le boulot de son chef, le boulot des zig et puce, et, parfois un peu le mien, parce que faut pas exagérer, je suis le chef quand même !

Ah, mais j’ai failli oublier notre gestionnaire qui essuyait les plâtres d’un nouveau programme de compta… Erreur grave… Pas l’oubli, le programme… On pouvait indifféremment confondre les tonnes et les kilos, mettre les heures au carré (pas les aligner non ! les multiplier par elles-mêmes) et que je perds 1 million d’euros en un mois et que j’en regagne 3 le lendemain, mais qui va s’arrêter à ce genre de détail ? N’est-ce-pas  ?

Et malgré tout, il régnait une ambiance bonne enfant, avec une équipe de maîtrise d’œuvre chaleureuse, à défaut d’être compétente (sauf l’acousticien pour qui je garde un infini respect (ne serait-ce que de nous avoir supporté)), et vu la pression, il y avait une grande capacité à faire des bonnes fêtes improvisées (surtout que la gestionnaire, tout comme moi, était fraichement célibataire, (tsss, tsss, je vous interdis de penser qu’il ait pu se passer quoi que soit entre nous !) et donc nous avions tous besoin de nous amuser un peu.

Un soir, vers minuit, mon téléphone sonne : c’est le gardien du chantier, un croate plutôt sympa (alors là autant je peux prendre des libertés avec un néo-cubain, autant je respecte infiniment mais alors TRES infiniment les ressortissants croates gardiens… pas fou non !!!), donc il était TRES sympa mais il m’appelle quand même à minuit pour me signaler qu’il y a toujours du monde dans l’agence et que ça fait un peu de bruit !

« Quoi ?!!! Les salauds, ils font la fête sans moi ! »

J’appelle Shinjii, je tombe sur la Gestionnaire qui me dit, sur un ton mi-whisky coca, mi-champagne :

« Beeeennn quesssstufouus, oooonnn t’aatteeeend ».

Je me rhabille, et fonce vers le chantier. Là, je les trouve à trois, complètement hilares et en nage, en pleine compétition de fauteuil-glissade ! C’est con comme le curling, mais faut avoir essayé au moins une fois dans sa vie.

Je vous explique les règles : Chaque équipe se munit d’un fauteuil de bureau à roulettes (c’est important vous verrez par la suite), vous dégagez un espace d’une dizaine de mètres dans l’agence et vous confectionnez, avec quelques plans, une grosse boule de papier, la plus ronde possible. Après c’est simple, si vous êtes afficionado du curling au JO d’hiver vous comprendrez vite, sinon ça marche aussi avec la pétanque.

Donc, une équipe jette la boule de papier qui fait office de cochonnet. Ensuite, chaque équipe doit faire venir sa chaise le plus près possible du cochonnet en la lançant depuis la zone de départ. La similitude avec le curling est que chaque équipe peut se répartir le boulot comme elle veut, se mettre à deux pour pousser la chaise, un qui pousse, l’autre assis dessus qui peut freiner s’il dépasse la boule, (ou les deux sur la chaise, mais là en général ils n’avancent pas beaucoup), ou coup plus complexe, le deuxième prend de l’élan, saute sur la chaise déjà en mouvement et (s’il ne rate pas la cible) prolonge le mouvement de la chaise octroyant un regain d’énergie cinétique à l’objet en mouvement.

Si ce n’est pas clair, je vous organise une partie !

Voilà mes loustics en pleine compet’ qui m’enjoignent de les accompagner dans leur délire de chaise roulante. Quelques minutes avant, mon cerbère croate m’avait expliqué qu’il fallait que je fasse cesser ce chahut. Vous connaissez mon penchant naturel pour l’obéissance !

Au bout de quelques temps, je le vois repasser une tête pensant que j’avais réussi à faire revenir le calme. Tu parles ! Le calme n’était dû qu’à un armistice forcé par une casse matériel, et qu’un arrêt au stand nous avais imposé de retrouver de nouvelles roulettes à une chaise défectueuse. Hop, on repart de plus belle sous son regard mi-effrayé, mi-dédaigneux (je ne lis pas bien le croate dans les yeux). Les minutes passent et on finit par se lasser, surtout que le cochonnet commençait à donner des signes de fatigue, ressemblant plus à une figure de Tetris qu’à une boule.

On se met donc en quête de récupérer quelques plans et de faire une boule de papier encore plus grosse, et on arrive à une belle taille, style un bon mètre de diamètre :

« et maiinnnteeeennnnant oooon faaaiiit quooooi ?!

« un foot géant ? »

« Chiche ! »

On commence, mais rapidement on manque d’espace, donc en chef génial que je suis, je leur propose :

«On descend dans le hall, on se fait les buts avec les poteaux et avec la moquette du feu de dieu qu’on vient de poser, on va pouvoir se faire des tacles de dingues »

Ni une ni deux, ni… trois, ni rien… On descend, et je vous laisse imaginer le délire !

Et qui vois-je arriver ? Le gardien ? Presque ! Son chef… en tongs et short (il devait être deux heures du mat’) qui me dit tout naturellement :

«J’étais dans le quartier avec ma femme et je suis passé voir si tout allait bien ?!!! »

Euhh… Alors comment dire ? Un gardien croate ça se respecte, mais un CHEF gardien croate que t’as réveillé à 2 h du mat’ ça se respecte infiniment. Et il n’a même pas besoin d’arguments, même si t’arrive pas à croire un traître mot de son histoire.

Et, depuis, à chaque fois que je pose un pied sur cette belle moquette du hall de la salle Pleyel j’ai une pensée émue pour cette soirée mémorable !

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