EPISODE N° 6 : Soixante-quinze pour cent…

Je vais vous faire quelques révélations politiques (normalement avec une telle accroche je remonte vite fait dans les stats Google).

Oui, j’ai eu le plaisir de faire un chantier exceptionnel, le siège d’un parti politique.

En soi, rien d’exceptionnel, me direz-vous, et pourtant…

Ce chantier était une gageure, transformer un garage-parking aérien digne des meilleurs décors des films à bas budget des années 60, du plus pur style tontons flingueurs chez les ferrailleurs, n’a rien de fantasmagorique. Ajoutez à cela un client stressé par des échéances politiques proches et vous avez tous les ingrédients d’un chantier qui s’annonce galère et prise de tête et dont le rendu architectural ne fera pas la une des meilleurs magazines du genre.

Vous voyez avec quel état d’esprit positif je démarrais ce chantier. D’autant que je m’apprêtais à finir mon dernier chantier avec toutes les gloires possibles et que j’avais « promis, juré » je ne ferai plus JAMAIS de chantier. Ou alors il faudra me le demander gentiment. On me la demandé, trèèès gentiment et globalement j’ai eu le choix entre oui et oui. J’ai donc choisi : oui…

Et puisqu’il faut y aller, j’y vais, tout guilleret, et, première surprise, on (dans ce cas ‘on’ est votre Directeur, sinon vous nommez le con qui vous a omis l’information cruciale, vous n’édulcorez pas), on avait légèrement omis de me dire qu’on avait un OS* d’étude depuis trois mois et que depuis trois mois, l’équipe précédente (ah bon il y avait une équipe avant ?) n’avait globalement rien fait, sauf se mettre à dos les services de la voirie, de la mairie et des pompiers réunis en insistant lourdement pour mettre une installation de chantier en plein milieu de la rue la plus longue de Paris (mais pas la plus large cela aurait été si simple).

« Bon, ben génial, c’est pas grave on va livrer avec trois mois de retard ! » plaisantais-je en narrant l’histoire à mon cher Directeur.

« Mais tu n’as rien compris, la seule chose qui compte c’est le délai… On va livrer à quelques mois des présidentielles et ils sont sur les dents.»

« Ok pas de soucis », je ravale ma plaisanterie et on fonce.

Je file voir si la Direction Technique a lancé les études, depuis trois mois ça devrait avoir avancé.

« Euh le dossier du Parking ? Quel Dossier ? Il y a un dossier ? Eh Gérard tu as vu un dossier ? Ouarfff !!! »

« Non, vous me faites marcher là ? »

« Pas du tout, pour nous il est toujours aux études de prix… on attend une commande. »

« Euh, une commande, pour que le dossier se déplace d’environ 1m et aille du bureau de droite pour aller à celui de gauche ? »

« Ben oui une commande, c’est les nouvelles directives. »

Je savais bien au tréfonds de moi-même pourquoi je ne voulais plus faire de travaux. Je le savais et pourtant, je me retrouvais, planté comme deux ronds de flans, devant les Tic et Puce de la Direction Technique, qui se marraient comme des baleines devant mon désarroi.

Ni une, ni deux, je prends le dossier qui trônait fièrement sur le bureau de droite et je le pose bruyamment sur le bureau de gauche, en regardant fixement mon interlocuteur et lui disant à peu près :

« Maintenant tu bosses !!! Et s’il te faut une commande tu la demandes directement au Directeur en lui expliquant pourquoi on a déjà perdu trois mois sur ce dossier, et je vais te faire regretter de t’être foutu de moi » (bon j’ai pas exactement dit ça, mais le ton y était je vous assure)

Et je suis reparti fièrement sous les vivas des spectateurs en délire qui avaient compris mon combat et le soutenait…

…et le lendemain, j’ai fait une commande…et, ultime humiliation, j’ai pris rendez-vous pour une réunion de lancement en bonne et due forme. (surtout ne pas pleurer, rester digne : le plus important, après tout est que le dossier avance non ? NON ! Le plus important à ce moment est de trouver la force de ne pas leur faire bouffer leur règle à calcul et leur TI 58 ou HP41CV )

Arghhh les salauds, je me vengerai, je me vengerai… Ils verront quand je serai directeur Qualité, ils vont en avoir des procédures et des commandes, jusqu’à demander pitié. Moi aigri ? Vous plaisantez ? Juste une envie très compréhensible de devenir Dictateur.

Bon donc tout démarre bien, pas de plans, pas d’équipe (ah oui j’avais oublié aussi ça, tu parles : « Entreprise de renom cherche Conducteurs de travaux pour Chantier ayant déjà trois mois de retard avec client compliqué : Salaire pourri et horaires élargis garantis, ça n’a jamais fait rêver personnes à Polemploi ), pas d’installations de chantier… Moui moui moui… C’est un bon début tout ça…

Prochaine réunion de chantier pour détendre l’atmosphère je vais leur proposer une petite partie de belote, au moins ça sera efficace et puis, au moins, je connais les règles.

Heureusement, le politicien ne connaît rien au bâtiment, et ne s’inquiète donc pas, mais alors absolument pas, du fait de n’avoir aucun plan après trois mois d’études. Et l’architecte non plus ! En fait si, mais ça l’arrange bien, vu que lui n’a personne à mettre sur le chantier pour le suivre, faire des plans de détails et finaliser son permis de construire.

Je me résume, pas encore de permis, pas d’équipe, pas de plans, pas d’installations… Tout va bien, et si je reprenais des cours de macramé pour passer le temps et préparer ma reconversion professionnelle ?

Mais bon, vous connaissez tous la force des grandes entreprises, à savoir : rebondir et se mobiliser. Et on a commencé à mettre de l’ordre dans tout ça, et à défaut de savoir ce que l’on devait construire, on savait ce que l’on devait démolir et nous y sommes allés joyeusement.

Tout allait bien, au moins on se défoulait.

Jusqu’à ce petit matin d’hiver où le client (un homme politique très bien (si, si, je vous assure, il est même devenu un bon ami (pas de trente ans mais cela pourrait arriver )) me dit, le 20 décembre, nous venons visiter le chantier.

« Quand tu dis ‘nous’, tu veux dire avec ta femme ? »

« Non ! »

« Ah, alors, comme tous les mardis, pour la visite de chantier hebdomadaire », répondis-je de manière badine.

« Non, je viens avec tous les directeurs de cabinet (interdit de rire c’est un poste tout ce qu’il y a de plus sérieux) et quelques chefs de file. »

« Euh, le 20 décembre … ? Tu es sûr ? C’est dans une semaine, et tu as vu, il neige, le bâtiment est au ¾ détruit, il fait nuit à 16 h et toi, tu te ramènes avec la fine fleur de la politique française (oui j’étais très poli avec mon client et très flatteur) et tu vas leur annoncer, « voilà les gars, vous allez quitter les beaux quartiers (et tous ces bars remplis de nanas canons) pour venir vous enterrer ici, dans un décor digne de Enki Bilal un jour de déprime ?! »

« Maiis noon t’inquiète, tout va bien se passer »

Autre trait caractéristique du politicien, Tout, va toujours très bien se passer.

Le jour de la visite arrive, il neigeait depuis 48 heures. Verdun à côté cela faisait pique-nique champêtre sur les bords de Marne. Ca ne loupe pas ils arrivent en retard, il faisait presque nuit, on a fait la visite au bruit des BRH** (pour ceux qui connaissent inutile de préciser, pour les autres pensez au bruit que fait votre alarme un lendemain de grosse biture… en Puissance 10), et à la lumière de deux énormes phares que mon ingénieux chef de chantier avait installés comme dans les cours de Prison dans les films américains. Donc, soit on était aveuglé, soit on était dans le noir. (Et je n’ai pas eu la présence d’esprit de leur proposer un cache-cache qui aurait été bien plus distrayant).

Evidemment, cela n’a pas loupé, un des moins comiques de la bande a fait demi-tour, s’est tourné vers moi et m’a dit le plus sérieusement du monde :

« Arrêtez tout, il est hors de question que l’on vienne ici »

Bien bien… je me tourne vers mon futur ami de l’UMP, il me fait signe que « tout va bien se passer » et on se dit au revoir en se serrant chaleureusement la main.

Petite convocation de l’archi dans les plus hautes sphères politiques, qui bien plus convaincant que moi, sauve son projet et surtout vu ce qu’ils avaient déjà investi, de toutes façons c’était ça ou rien.

Et le chantier avance.

Rien n’arrête le train et je livre tout content mon chantier dans le délai et la bonne humeur.

Mes chers clients s’installent, tout content de décorer leurs beaux bureaux tous neufs.

Et je croise mon Galabru de la politique, et tout sourire je m’avance vers lui, tendant une main ouverte en signe de paix.

« Alors ? Heureux ? Je vous avais bien dit que ça serait bien au final ? »

« Moui, satisfait à 75% »

« 75% ?! Eh bien faites-en autant aux élections »

Et je suis reparti tout fier de moi

Et vous savez quoi ? Ils ont pas fait 75%…

(*) OS : Contrairement à ce que l’on pourrait penser un OS n’est pas un problème sur lequel on tombe, mais plutôt le graal du commercial dans le BTP. L’OS, ou plutôt l’Ordre de Service, est LE sésame que nous délivre le client. De que le client délivre l’OS, le marché démarre, le délai court et nous sommes déjà en retard… (je soupçonne Lewis Caroll d’avoir eu un père conducteur de travaux qui l’appelait mon Lapin…)

(**) BRH : Pour ceux que la technique intéresse un BRH est un Brise Roche Hydraulique, c’est comme un marteau piqueur mais beaucoup plus gros.

Une réflexion au sujet de « EPISODE N° 6 : Soixante-quinze pour cent… »

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