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EPISODE N° 5 : Y’en a un peu plus, j’vous l’mets quand même ?

La qualité produit c’est excessivement sérieux dans le bâtiment.

En particulier, le choix des matériaux qui est une prérogative essentielle de l’architecte et les procédures de validation sont drastiques…

…ou pas !!!

Il fut un temps où les relations entre les architectes et les entrepreneurs étaient riches, joyeuses, amicales et néanmoins moins professionnelles.

Riches dans le sens où le verbe était haut en couleur « Un bon architecte est un architecte mort… », joyeuses parce qu’on se marrait toujours au bon mot de celui qui gueulait le plus fort « Eh ma couille, tu veux les bouffer tes plans où tu me les reprends fissa », et amicales parce que bon, le bâtiment c’est un métier d’hommes (ne me demandez pas d’illustrer verbalement cette dernière partie, esprits mal tournés que vous êtes !)

Le tout, formant un ensemble de relations très professionnelles et dans lesquelles on aime se détendre en fêtant la fin de chaque chantier de m…, mais, p… qu’est-ce qu’on s’est bien marré.

A ce titre, une petite histoire très amusante (enfin pas pour tout le monde vous verrez par la suite) me revient et je m’en vais vous la narrer (oui c’est pas comme si j’essayais d’écrire des histoires et vous de les lire, imaginez : ‘ah ah j’ai une excellente histoire mais là ce soir non ! J’la sens pas, revenez demain… ridicule !)

C’était un beau chantier, un lycée professionnel, en conception-construction.

Pour ceux qui connaissent, c’est « on se fout de ce que dit l’archi, de toute façon, c’est nous qu’on le paie, i va pas nous emmerder » et pour ceux qui ne connaissent pas c’est « un financement judicieux de l’état où le meilleur partie architectural est mis en œuvre à des coûts de construction maîtrisés et garantis ». Choisissez.

Moi, c’est après cette première exception, que j’ai définitivement arrêté de regretter de ne pas avoir fait archi et non à cause de mes notes en béton armé*, ou parce qu’il y a deux fois plus de filles en « archi », qu’à l’ESTP.

Ce beau lycée, entre autres qualités, avait de la peinture blanche sur les murs, et donc il nous fallait un sous-traitant de peinture qui sache faire de la peinture blanche. Comme le blanc d’Espagne, donc ni une, ni deux, ni… trois ou quatre, on choisit notre sous-traitant espagnol, super sympa et super pas cher. Et il nous dit fièrement :

« Les gars, (je ne sais pas plus faire l’accent espagnol que l’accent portugais), je suis maintenant associé dans une fabrique de peinture près de Tolède et si l’archi l’accepte je vous fais un prix canon ».

« Ouais, on s’en fout de l’archi, c’est nous qu’on paye, c’est nous qu’on choisit… »

Là, je ne sais pas quel éclair de génie ou de remords frappe mon patron de chantier de l’époque :

« Eh dis donc ! Elle serait pas frelatée ta peinture ? Parce que t’es bien capable de nous fournir de la daube et de nous mettre ça sur le dos après… »

« Eh bien faites-lui approuver un échantillon, comme ça, c’est lui qui endosse tout… » (vous voyez maintenant l’intérêt des procédures drastiques de choix des matériaux ?!)

« Monsieur l’architecte, nous avons une variante économique à vous proposer… »

« Humm j’vous vois venir avec vos gros sabots… »

« Si, si, j’vous assure, c’est de la peinture extra blanc, qui vient d’Espagne et on vous fait un rabais de sdfzsaqdqssq francs (c’est marrant comme les tunnels arrivent vite quand il s’agit de moins-value)»

« J’comprends pas pourquoi vous êtes aussi généreux, ça ne vous ressemble pas, c’est bien louche tout ça ».

A ce stade je vous ferai grâce de la discussion interminable et particulièrement pénible et vous mets « avance rapide » jusqu’à la conclusion.

«zwi zwi zwi ziwiii »

« Ok »

????

Oups ! Pardon j’ai appuyé trop longtemps. Rewind

«iiiwiz iwz iwz iwz »

« On vous propose d’aller visiter la fabrique en Espagne, dès la semaine prochaine, comme ça vous verrez comme elle est de qualité »

« Ok »… on comprend mieux comme ça non ?

A Few days later

ORLY-France 14 : 03 GMT – Haut-parleur de l’hôtesse passablement énervée :

« Les passagers en retard pour le vol à destination de Tolède, sont appelés à se rendre immédiatement à l’embarquement,… il y a 200 personnes qui les attendent depuis un quart d’heure… »

Vous me connaissez, vous imaginez bien comme cette situation était faite pour me plaire, et là, petit flash-back pour vous expliquer comment on en est arrivé là.

Au départ, on ne devait être que 5, l’archi, mon patron, son patron et notre fournisseur. So far so good.

Mais on n’allait pas partir à vide, il fallait accompagner ces messieurs de leurs maîtresses respectives enfin celle de l’archi et de mon patron et de son patron (si vous avez bien suivi, jusqu’à maintenant je n’ai pas pris l’option « une maitresse dans chaque chantier » dans mon cursus scolaire). Donc une petite virée à huit, avec bouteille de whisky achetée au Duty « à finir avant qu’on prenne l’avion, on n’est pas des lopettes… » pendant que ces dames vident les boutiques de luxe pour « tu vas pas le regretter ce soir mon chéri… ».

On prend l’avion, avec le regard réprobateur des passagers… enfin, réprobateurs, au début, parce que je peux vous dire que certains reluquaient sacrément les cuisses de la plus jeune de nos accompagnatrices à peine couvertes ( s à couvertes parce que c’est les cuisses et pas l’accompagnatrice !).

Le vol se passe parfaitement bien, enfin pour nous, parce que les hôtesses ont été ravies de nous voir débarquer.

Arrivés à Tolède, le jeu de « à chaque fois qu’on s’assoit, on finit la bouteille, sinon on est des lopettes » n’a pas beaucoup cessé, sauf quand ces dames ont susurré à l’oreille de leurs mâles éméchés des trucs du style « si tu ne veux pas tomber dans le coma avant d’voir ce que j’ai acheté chez Aubade »…

« Bon les gars ce n’est pas tout ça, mais on se lève tôt demain pour aller visiter l’usine… moi j’vais m’pieuter… »

Et les autres assoiffés : en chœur : « Ouais t’as raison on taf demain, faut y aller !»

« Ok, mais il est 18h00, vous n’allez pas me planter là tout seul ?!… »

« Si, si, moi le jet lag ça me met à plat… »

Bon, La soirée a été très longue et je me passe de vous commenter tout le bien que je pense des chaînes espagnoles, surtout quand on est seul dans sa chambre.

Lendemain matin, départ en grande pompe pour la super usine de peinture, perdue au milieu du désert, entourée d’un nuage de poussière auréolé par les volutes d’air chaud montant du sol surchauffé par le soleil implacable…

Bon ça fait un peu western spaghetti mais c’est la vision que j’en ai gardé, et je m’attendais à tout instant à voir sortir Bernardo (mais si le valet sourd-muet de Zorro voyons…) nous faire des grands signes pour aller sauver son maître.

Et donc cette usine de peinture, comment vous la décrire ? Ben c’est usine, et on y fabrique de la peinture… blanche.

«  Oui, parce que, pour les couleurs, on a une autre usine vers Madrid » On ne parlait pas encore de bilan carbone.

« Ah oui ! Elle est bien fabriquée ! »

« Et là c’est qui ? »

« Notre contrôleur qualité… »

« Dans cinq minutes j’enlève ma culotte »

« Et il fait des prélèvements réguliers ? »

« Plus que quatre… »

« Oui un prélèvement toute les heures »

« plus que trois… »

« Mais la norme XNF 23 564, ne préconise pas toutes les ½ heure ? »

« Plus que deux… »

« Eh bien … si bien sûr, mais …, c’est parce qu’aujourd’hui, Mme Sanchez est absente… »

« Plus qu’une… »

« Enfin vous comprendrez que des problèmes de personnel ne peuvent pas nuire à la qualité de… »

« Où sont les toilettes des dames ? Svp »

« …la peinture… grblblblmbll… Mais on s’en fout royalement hein ? Non ? Vous êtes d’accord avec moi, allez, vous m’en mettrez 2 tines** et c’est ok pour le Lycée Christophe Colomb, en plus avec de la peinture espagnole ça sera encore mieux pour le symbole et le parti pris architectural.»

Retour, aubade, whisky, aubade, whisky ET aubade, aéroport

« Les putains de passagers de m… sont attendus depuis une demie heure », et récupération des valises à Orly.

Comment bien vous expliquer la situation ? Une tine de peinture c’est environ 25 kilos soit 18 à 20 litres (tiens d’ailleurs c’est à peu près notre conso de whisky sur le week end).Fois deux ça fait donc 36 à 40 litres.

Le tapis avance… une première valise arrive avec quelques tâches de peinture blanche… une deuxième… une troisième…

Les tines s’étaient ouvertes en soute répandant leur peinture sur les trois quarts des valises « sauf les nôtres ».

« Bon les gars, moi j’y vais »

«  Tu ne récupères pas ta peinture ? »

« Euh non…. J’leur laisse… c’est cadeau… vous m’en’ferez livrez deux à la maison ! »

(*) voir épisode 1 : la genèse

(**) Tine : Définition du Larousse qui n’a rien à voir avec l’histoire présente mais ça peut toujours vous servir à un dîner LU ou si vous rencontrez un démineur…

  • Boîte parallélépipédique destinée à loger des produits alimentaires fragiles et craignant l’humidité (biscuits, gâteaux secs, etc.).
  • Récipient ouvert servant au transport des matières en cours de fabrication dans les poudreries.

Catégories :BTP Métier

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Lyrkhan

Je m’appelle..., et puis quoi encore... (l’anonymat dans certaines situations est vital) et je suis ingénieur dans le BTP.

Depuis 1988 je travaille dans le Bâtiment, formé à l’ESTP (Ecole Spéciale des Travaux Publics) où je me suis plus illustré au Journal interne et aux aventures Théâtrales, qu' en assistant aux passionnants amphithéâtres de RDM*. J’y ai cependant appris à aimer le travail d’équipe et le plaisir de réussir des projets.

J’ai, majoritairement passé ma carrière à rénover des Bâtiments Parisiens et cette passion du « construire ensemble » m’a toujours guidée au cours de mes nombreux chantiers.

Et si je parle de passion, c’est qu’il en faut une certaine dose pour apprécier de faire ce métier chronophage, protéiforme et viril, où l’on s’appelle plus souvent « ma couille » (il faudra vous y faire) que « cher ami », surtout si l'on préfère l’univers de Boris Vian et Pierre Desproges à la lecture assidue du BAEL** ou des DTU***.

Malgré ce décalage, je n’ai jamais perdu cette passion du métier, parce que les aventures humaines sont finalement toujours plus importantes que les calculs aux éléments finis, parce qu’un con debout va toujours plus loin que deux ingénieurs assis (ah je vous avais prévenu) et enfin parce que bien que souvent suspecté d’être un atypique « qui n’aime pas les cases », j’ai apporté ma pierre à ces aventures pour mon grand plaisir et pour la réussite des projets.

Aujourd’hui, je suis passé de suspect qui se cache à coupable qui l’assume, voire le revendique.

L’aventure est dans le partage, alors je vous présente, à travers des témoignages, des observations et des critiques : un rapport d’étonnement de… presque 30 ans.

il était temps que je l’écrive.

(*) RDM : Résistance des Matériaux : Tous les matériaux ne résistent pas de la même manière. Belle évidence non ? Eh bien, il faut croire que cela ne suffit pas, puisque des ingénieurs en ont fait une science qui permet de calculer si un pont tient mieux avec du métal qu'avec des élastiques.

(**) BAEL : Béton armé à l’Etat Limite : Méthode de calcul du béton armé dont je serai totalement incapable de vous préciser le début du commencement du préliminaire et franchement je n’ai pas honte.

(***) DTU : Documents Techniques Unifiés : Titanesque recueil de méthodes de construction qui regroupe tout le savoir-faire du BTP. « La bible » comme disent certains, et comme toute bible, il y a les ultra-conservateur qui s’y réfèrent oblitérant toute tentative d’interprétation aussi mineure soit-elle. Toute relation avec des événements récents est totalement assumée.

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