EPISODE N° 23 : Le casse du siècle

LyrkhanJe vous ai précédemment raconté ma furtive rencontre avec Carole Bouquet*. C’est mon chantier « Best-off » : J’avais l’impression d’être un phoque au milieu d’un banc de requins squales (et même une Hyène en Louboutin**), ne devant ma survie qu’à mon agilité, et l’espoir que d’autres se feront bouffer avant moi.

Je sais, cela n’a rien d’héroïque, mais j’ai toujours considéré qu’un héros mort est avant tout mort.

Mais avant de mourir…

…il fallait démarrer cette opération.

Pour celles et ceux qui ont la flemme d’aller lire l’épisode N° 20, je situe l’action, pile poil au moment où elle nous intéresse. Un chantier excessivement complexe, avec des paris commerciaux perdus d’avance, un client qui voulait notre peau en représailles de précédents conflits perdus, des voisins diamantaires et joailliers, évidemment ravis de voir arriver un chantier de rénovation sur la Place Vendôme, jusqu’à la Mairie et le Commissariat qui refusaient toute installation de chantier parce que les camions devaient livrer juste sous leurs fenêtres.

Si vous traduisez toutes ces contraintes en langage Direction Commerciale, vous obtenez : « un chantier ambitieux, dans un environnement sensible pour lequel une attention particulière au respect de la marge devra être apportée ». En français : « vous allez en chier et en plus il n’y a pas d’argent !! ».

Nous avions beau essayer de trouver des prétextes pour ne pas démarrer le chantier, arrive un moment où la patience et la crédulité de vos adversaires clients tarissent et vous devez vous rendre à l’évidence : Il faut y aller avec les moyens du bord et surtout ne rien attendre de qui que ce soit pour prendre des décisions, qui de toutes les façons finiront par lui retomber dessus.

Au milieu de ce shark-feeding spot, j’avais tout de même un allié : un conducteur de travaux adepte de « un con debout avance toujours plus vite que deux centraliens assis », avec qui nous avions tacitement acceptés d’être les cons, certes, mais de faire avancer le projet. Nos dos portent toujours les marques des crampons de nos supérieurs de l’époque qui ont bien profité de nos flancs serviles comme tremplin à leur inéluctable ascension vers la gloire professionnelle.

Et par effet d’action/réaction, plus ils montaient, plus nous descendions. Pour ma part, j’ai débuté responsable de tout le second œuvre, pour finir pilote du 5° Sous-Sol, mais avec quand même la responsabilité de tout ce qui merdait ailleurs (Et depuis le fond de cale, c’est compliqué de savoir où va le bateau !!!)

Mais avant d’en arriver à cette déchéance hiérarchique, MDR (mon allié dans la bataille) et moi, étions aux manettes et avions la lourde et honorifique tâche de défendre nos couleurs et notre patrie devant cette horde de clients et voisins infâmes qui souillaient nos sillons. Et tels des poilus, nous montions au front pour gagner quelques centimètres en évitant les obus et les scuds…

Et comme souvent, ce sont les 5 premiers mètres les plus compliqués, une fois l’ouverture faite, on avance plus facilement, jusqu’à la prochaine poche de résistance. Et notre première grosse bataille, notre ligne Maginot, c’était juste de pouvoir démarrer le chantier… On n’en demandait pas beaucoup nous, on voulait juste que le démolisseur puisse entrer sur le chantier avec quelques engins et des ouvriers et commence les travaux de curage. Mais, pour les non-pros du BTP, sachez que : « pas d’emprise, pas de chantier » (c’est notre « pas de bras, pas de chocolat » à nous). Il fallait donc trouver une façon de faire rentrer furtivement le personnel et les pelleteuses dans le chantier. Une fois dedans, on ferme les portes et, ni vu ni connu, on fait ce qu’on veut.

Scrchhh scrchhh (En BD, c’est le bruit des cheveux qu’on se gratte quand on cherche une idée).

Scrchhh scrchhh Scrchhh scrchhh Scrchhh scrchhh Scrchhh scrchhh Scrchhh scrchhh Scrchhh scrchhh Scrchhh scrchhh (Oui, on en a vraiment bavé !!!)

« Dis donc MDR, ils ont déjà inventé le WiFi ? »

« Le quoi ? Ben non, on est en 96, pourquoi ? »

« Ben je m’disais qu’on aurait pu demander un budget R&D pour créer le déplacement de pelleteuse en WiFi, mais s’ils n’ont pas encore inventé le WiFi, ça va faire trop long ! »

« … »

« Ok, j’arrête, désolé j’me concentre »

« Mais attends, elle est pas si con ton idée »

« Non, ça va, un moment d’égarement, rien de grave, j’t’assure »

« Mais oui, bien sûr… Merci… Tiens va me prendre ces côtes sur place s’il te plaît » me dit-il le plus sérieusement du monde en me tendant une feuille de papier.

Sur cette feuille, était dessinée la place Vendôme avec ses petites biroutes en inox (Mais si vous savez bien ! Celles, qu’on ne voit jamais quand on se gare mais qu’on entend très bien quand on explose son bas de caisse en faisant un créneau). Et il voulait, que je prenne la mesure de hauteur, diamètre et espacement entre chacune d’elles.

Mis sur le papier, cela faisait une espèce de message en morse… « Mais ouais, bien sûr !!! Comment n’y avais-je pensé plus tôt ? A défaut de WiFi, on connaissait le Morse, génial… »

« Voilà, tes relevés de côtes MDR, géniale ton idée du Morse… »

« …du quoi ?… » (zut, il n’avait pas dû lire les « castors juniors »)

« Fais gaffe, tu files un mauvais coton, tu vas finir au 5° sous-sol si tu continues »

« Noooon, pas le 5°, pitié… »

Et là, il se détourne de moi et appelle notre Sous-Traitant démolisseur, en lui envoyant par Fax mes relevés. (Ne vous marrez pas, j’ai aussi connu des chantiers où on s’envoyait des Telex).

« … »

« Ok, demain matin 5h »

« Vous faites quoi, demain matin 5h ? »

« Rien, je préfère que tu ne le saches pas, comme ça tu ne pourras rien dire, même si on te torture… »

« Mais… »

« Allez, va dormir, la nuit va être longue pour nous tous, et ce sera peut-être notre dernière … »

Pour le coup, c’était lui qui partait en vrille… Mais, il n’était pas dit que je le laisserai seul.

« Tu pourras pas m’empêcher de prendre les risques avec toi, je viendrai, quoi qu’il en coûte ! »

« D’accord, mais tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenu »

La nuit passe, je tente de deviner en quoi ces quelques bouts de métal pourraient servir notre cause. Des munitions ? Des antennes de transmission ? Des bites d’amarrage ? Non, décidément rien ne collait. Je quittais le lit conjugal au milieu de la nuit pour me rendre sur place et faire enfin face à mon destin.

Evidemment, j’arrive beaucoup trop tôt (Alors ça, c’est un truc qui m’exaspère : J’arrive toujours avec une heure d’avance, en m’imaginant, qu’une fois sur place, je trouverai bien une occupation ! Et à 4h du mat’, Place Vendôme, je peux vous dire, qu’il n’y a rien à faire ! Candy Crush n’avait pas encore été inventé (je vous rappelle que « pas de WiFi, pas de jeux addictifs ») et je me mis à compter le nombre de plots inox pour savoir, si finalement la clé ne résidait pas dans une combinaison magique)

J’en étais à ma douzième tentative de comptage (j’étais tellement fatigué que j’oubliais quel était le plot de départ et si j’avais démarré le décompte à 0 ou à 1 avec ce plot là, et recommençais inlassablement… (Oui, j’ai consulté sur le sujet, je vais mieux, je sais que je démarre toujours à 0…(ou à 1 ?, attendez…non bien sûr 0 évidemment (ben non, on commence à 1, pas à 0,…)))

Et tout comme vous à l’instant précis, j’étais perdu dans les décomptes de plots (ou de parenthèses, c’est selon), et n’entendis pas arriver l’énorme porte-char dans mon dos.

Sur ce porte-char, une titanesque pelle mécanique, (oui, ça s’appelle porte-char même quand c’est autre chose qu’un char, même en temps de paix).

MDR arrive également et va saluer notre Démolisseur « C’est bon, personne ne nous a suivi, vous pouvez y aller. Lyrkhan, puisque tu es là, vas te placer à l’entrée de la rue de la Paix et fais nous signe si quelqu’un se présente… »

« Mais c’est quoi ce truc ? Pourquoi une telle arme ? »

« C’est notre PPCM, le Plus Petit Char Mobile qui convienne pour l’opération que nous devons mener »

La pelle, montée sur des chenilles de près d’un mètre de haut, est réellement impressionnante, son godet fait au moins un mètre cube et la cabine de pilotage trône à près de trois mètres de haut. Elle est aussi incongrue au milieu de la place Vendôme que Patrick Sébastien à un congrès de philosophes. Le porte char, s’éloigne dans la brume matinale et nous laisse, seuls, face à notre destin.

MDR, lève le bras, le moteur de la pelle démarre, un léger soubresaut nous prouve que la première est enclenchée, le chauffeur attend le signal, et… le bras se baisse, la pelle avance. Inexorablement, les chenilles s’approchent des biroutes, plus que quelques centimètres, le choc risque d’être bruyant, mais… Non !!! Le chauffeur dans une ultime manœuvre redresse la course de son engin et à quelques millimètres près chaque chenille passe de part et d’autre et au-dessus des plots. La première défense de l’ennemi cède sans même qu’un combat n’ait été livré. Le chauffeur fait une pause. Dans un film de guerre, un zoom sur une pièce détachée défectueuse nous montrerait que la partie n’est pas encore gagnée et que tout peut arriver. Le chauffeur jette sa cigarette par la fenêtre et empoigne le levier de vitesse. Gros plan sur la main, gros plan sur la pièce détachée qui est encore affaiblie par la manœuvre du chauffeur… Argghhhh l’engin va tomber en panne c’est sûr… Et ???? Et ???

« C’est la chenille qui redémarre !!! »

Non !!! Vraiment, tu ne respectes rien Lyrkhan, le moment est beau, intense, insupportable de suspense et tu ne trouves rien de mieux que de chanter des âneries !!! Franchement, tu me déçois.

Et ??? Et ???

Travelling arrière, le champ de la caméra embrasse l’engin au milieu de la place et poursuivant sa trajectoire inéluctable vers l’entrée du bâtiment, objet de toutes les convoitises. Le plan se resserre en vue subjective du chauffeur, dans sa ligne de mire, les arcades latérales à la porte d’entrée, il en choisit une, la plus large, sur son fronton, en lettres de laiton est inscrit « WESTMINSTER BANK ».

Le but est proche, le bras de la pelle se déploie, le godet progresse, impitoyable, vers son objectif, la vitrine s’effondre laissant béante l’ouverture. Le bâtiment est vaincu ! Il se rend sans combat, la gueule béante laissant entrer la pelle qui s’engouffre jusque dans ses entrailles. Le chantier va enfin pouvoir commencer !!! Nous avons gagné !!!

« Hep, vous là !!! » Accaparés par le spectacle, nous n’avions pas vu arriver les policiers alertés par des voisins qui pensaient que nous braquions la banque.

Ils ont rapidement compris la situation, on s’en est sorti par un PV pour tapage nocturne (vous comprenez, on ne se déplace par pour rien), des engueulades d’à peu près tout le monde mais la fierté d’avoir mis en route ce p… de chantier de m…


Voir Episode N° 20 : Luxe Calme et Volupté

** Voir Episode N° 16 : Les Hyènes portent aussi des Louboutin

Une réflexion au sujet de « EPISODE N° 23 : Le casse du siècle »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s