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EPISODE N° 24 – Troubles de Voisinage

LyrkhanDepuis une dizaine d’années, nous construisons des chantiers HQE®*. Pour prétendre à cette certification vertueuse, il y a 14 cibles de performances à atteindre avant, pendant ou après la construction. Une de ces cibles est la fameuse cible 3 : « Chantier à faible impact environnemental ». Elle garantit aux riverains d’un chantier qu’ils ne sou(ff)riront pas trop pendant les 18 prochains mois (temps de gestation moyen du Béton…).

Elle est pas belle la vie ? Plus de troubles de voisinages…

Parce que, franchement, il y en a qui abusent…

Lieu du crime : Massy – Place de France

Repère Temporel : mon 2ème Chantier et début de la crise de la « bulle immobilière » de 1990-91

Type d’Opération : Bureaux + Hôtel

« Alors ? Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? »

« Eh bien, Monsieur l’agent, je dois vous dire que j’y suis pour rien, la dalle s’est effondrée parce que y avait plus rien qui la tenait… »

Voici, en substance ce que nous avons expliqué quand il a fallu justifier pourquoi un morceau du plafond d’un bâtiment de la Poste était tombé pendant nos travaux. Rien de très grave, c’était un surplomb extérieur, construit en 68, sur lequel nous devions prendre appui pour construire une des ailes de l’hôtel, objet de notre chantier.

Bon, l’appui a cédé dès que nous avons posé un pied dessus, il n’y avait personne en dessous, on a déblayé les gravats, mis quelques bouts de ferraille en plus et, ni vu ni connu, personne n’a vraiment jamais su que nous avions frôlé la catastrophe et, pour le coup, le trouble de voisinage aurait été avéré et indiscutable.

Exit la cible 3 !

??? « Euh, c’est ça ton histoire ? C’est un peu court, jeune homme, non ?»

« D’abord, je ne vous permets pas de juger de mon anatomie sans la connaître (et je place ma virilité où je veux, non mais !), et ensuite l’histoire n’est pas finie »

« Houla !!! Faut pas se vexer comme ça ! Continue alors ! »

J’ai précisé que cette poste avait construite en 68, parce que j’avais trouvé ce détail intriguant (étant donné qu’en 68 il ne s’était pas construit grand-chose (un peu parce que je n’avais que deux ans et surtout parce que, paraît-il, une grève avait paralysé le pays)). En relevant ce détail auprès de notre interlocuteur, receveur principal de la poste, il nous avait expliqué toute l’affaire.

A cette époque, les postiers locaux s’étaient opposé à ce projet de construction, pour des raisons que l’histoire n’a pas retenu (et eux-mêmes le savaient-ils vraiment ?) et menaçaient de boycotter leurs nouveaux locaux. Et au beau milieu de ce bras de fer, voilà que des jeunes gauchistes se mettent à jeter de pavés sur des CRS inoffensifs. Les postiers s’en émeuvent : « Comment ? Il y en a qui jouent sans nous… Allez les gars, on va les rejoindre, tous avec moi !!! » . Profitant de cette diversion inattendue, les autorités de l’époque sautent sur l’occasion et font construire, en toute hâte, ce bâtiment tant controversé. Ce qui explique probablement, pourquoi il manquait un peu d’acier dans cette dalle.

« Alors ? Elle est pas chouette mon histoire ? »

« … »

Je sens que je ne vous ai pas convaincu. Attendez ! Ne partez pas ! Je dois vous l’avouer, ceci n’était qu’une mise en bouche, destinée à vous faire patienter, l’anecdote croustillante arrive immédiatement.

Avant cette histoire de dalle tenue par des ballons d’Hélium, ce chantier était tout ce qu’il y avait de plus normal : Une grue, des ouvriers, des chefs de chantiers qui guident les ouvriers et la grue pour aller couler du béton, poser des banches, lever des matériaux et autres activités de construction honorables. Le tout dans un joli tintamarre de coups de marteaux, coups de gueule dans toutes les langues du bassin méditerranéen (oui, je sais, le Portugal n’est pas un pays Méditerranéen, mais je trouve que cela illustre bien le côté cosmopolite des chantiers, et d’abord qu’est-ce qui vous dit qu’il y avait nécessairement un Portugais stentor ?), coups de klaxon de la grue et des camions en livraison.

Le bâtiment, c’est un métier d’hommes, et il faut qu’ils prouvent que de robots ne pourront jamais les remplacer et faire beaucoup de bruit est probablement une des façons de se rendre indispensable.

Ce bruit de fond est la preuve que le chantier est en activité comme une ruche bourdonnante, et dans nos bureaux, on s’y habitue (les voisins probablement moins, mais ça c’était avant le HQE® !). D’ailleurs, quand le bruit cesse, instinctivement on regarde nos montres, et il est midi ou 17H, soit l’heure de l’apéro, soit l’heure du whisky… (la prohibition sur les chantiers n’était pas encore en vogue).

Et parfois, cela déraille.

Calme soudain, vérification de l’heure, 9h30 !!! (Il était donc normal que je n’avais ni faim, ni soif !). On s’interroge du regard, plus pour savoir qui va se lever que par réelle inquiétude. Etant le plus jeune et le moins aguerri à cet art de l’inertie, je me lève, et le temps que j’arrive à la fenêtre, le bruit reprend, rassurant tout le monde.

Le lendemain, nouvelle accalmie, re-9h30 !!! (Il va falloir que je change mes horaires de petit déjeuner, si je veux avoir faim à 9h30). Nouveau jeu de «lève toi t’es le plus jeune, non c’est celui qui dit qui y est ! », et comme j’apprends vite, j’arrive à résister jusqu’à ce que l’activité reprenne sans avoir bougé de ma chaise.

Et de jour en jour, chaque matin, il y avait cinq minutes de pause musicale. On interroge le chef de chantier, qui nous répond évasivement « Ah bon ? Non, j’ai rien remarqué… »

Et là, évidemment on a trouvé ça suspect, il fallait que l’on sache ce qui pouvait bien arrêter aussi radicalement toute émission sonore avec l’assentiment tacite de notre chef de chantier qui d’habitude est le premier à s’exprimer haut et fort quand il trouve qu’un gars se la coule un peu douce à son goût.

Il m’avait sorti une expression truculente, alors que je l’accompagnais dans une visite de chantier, lui donnant les ordres, moi, faisant semblant de m’intéresser, les mains dans les poches.

« Enlève les mains de tes poches, c’est dangereux »

« Ne t’inquiète pas, je regarde où je mets les pieds, je ne vais pas tomber »

« C’est pas pour ça. »

« ? »

« Si tes couilles explosent, t’as plus de mains !!! »

Ah, oui, je vous avais prévenu, c’est un monde d’hommes délicats et attentifs à l’intégrité physique de leurs collègues.

Conciliabule entre encadrants du chantier, et évidemment qui perd à la courte paille, c’est bibi, qui va aller se taper la planque pour comprendre ce qui se passe.

Evidemment, ma seule présence perturbe le phénomène et pendant deux, trois jours, aucune baisse du régime sonore n’a pu être constatée et j’ai donc cessé la surveillance. Comme de bien entendu, le chat parti, les souris dansent, et le manège reprend illico presto.

Un peu vexé d’avoir échoué dans mon enquête, je propose d’aller me planquer plus discrètement dans un troquet voisin dont la terrasse offre une vue imprenable sur notre site.

9h30… Effectivement, tout s’arrête, la grue pose sa charge et se tourne vers un des immeubles de logements voisin et tous les ouvriers comme magnétisés par cette boussole géante s’agglutinent aux fenêtres. Et quelques instants plus tard tout ce petit monde s’éparpille et reprend une activité normale. D’où je me tenais, impossible de voir ce qui avait bien pu les fasciner à ce point.

Le lendemain, je vais me mettre en poste à l’endroit du forfait. Je surveille ma montre, 9h28… Quelques individus s’approchent et, me voyant, repartent immédiatement, l’air de rien, ni vu ni connu, j’t’embrouille.

9h30 : Oh la vache… Ah ouais… Je comprends… Les salauds, ils auraient pu nous prévenir qu’on en profite aussi !!!

Derrière une des baies vitrées, une créature d’une beauté exceptionnelle sort nue de sa douche, traverse mon champ de vision, et le temps que je raccroche ma mâchoire et remette mes yeux dans leurs orbites, elle repasse avec quelques grammes de sous-vêtements tous droits sortis des pubs Aubade. Et pendant quelques trop courts instants, elle se dandine pour rentrer dans son jean enfile un T-shirt et quitte la pièce, se rendant définitivement invisible et fantasmagorique.

Il y a des fois où c’est le voisinage qui nous trouble, et là, évidemment, personne pour se plaindre !


*  HQE : « Haute Qualité Environnementale : La Haute Qualité Environnementale est une démarche de qualité, qui vise un meilleur confort dans la construction et l’usage du bâti. Elle est basée sur une approche du « coût global » (financier et environnemental) d’un projet ; de sa conception à sa fin de vie, en comprenant idéalement au moins un bilan énergétique, bilan carbone, et une analyse du cycle de vie et d’entretien et de renouvellement des éléments bâtis en jeu. »

C’est beau non ? Des bâtiments « furtifs » qui ne consomment rien, qui sont beaux, utiles et pratiques, tout le monde en rêve et l’AFNOR l’a fait… Oui les bâtiments de 2015 sont plus vertueux que ceux de 1985, mais comme toute utopie, il y a un revers néfaste : La foultitude de bureaux d’études techni-chiants qui entourent ces certifications, qui se repaissent d’une technocratie incompréhensible et se font fort de prouver, à coup d’honoraires exorbitants, que de planter deux arbres, c’est plus écolo que de ne pas en planter du tout… Moi je dis bravo !!!

Catégories :BTP Métier

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Lyrkhan

Je m’appelle..., et puis quoi encore... (l’anonymat dans certaines situations est vital) et je suis ingénieur dans le BTP.

Depuis 1988 je travaille dans le Bâtiment, formé à l’ESTP (Ecole Spéciale des Travaux Publics) où je me suis plus illustré au Journal interne et aux aventures Théâtrales, qu' en assistant aux passionnants amphithéâtres de RDM*. J’y ai cependant appris à aimer le travail d’équipe et le plaisir de réussir des projets.

J’ai, majoritairement passé ma carrière à rénover des Bâtiments Parisiens et cette passion du « construire ensemble » m’a toujours guidée au cours de mes nombreux chantiers.

Et si je parle de passion, c’est qu’il en faut une certaine dose pour apprécier de faire ce métier chronophage, protéiforme et viril, où l’on s’appelle plus souvent « ma couille » (il faudra vous y faire) que « cher ami », surtout si l'on préfère l’univers de Boris Vian et Pierre Desproges à la lecture assidue du BAEL** ou des DTU***.

Malgré ce décalage, je n’ai jamais perdu cette passion du métier, parce que les aventures humaines sont finalement toujours plus importantes que les calculs aux éléments finis, parce qu’un con debout va toujours plus loin que deux ingénieurs assis (ah je vous avais prévenu) et enfin parce que bien que souvent suspecté d’être un atypique « qui n’aime pas les cases », j’ai apporté ma pierre à ces aventures pour mon grand plaisir et pour la réussite des projets.

Aujourd’hui, je suis passé de suspect qui se cache à coupable qui l’assume, voire le revendique.

L’aventure est dans le partage, alors je vous présente, à travers des témoignages, des observations et des critiques : un rapport d’étonnement de… presque 30 ans.

il était temps que je l’écrive.

(*) RDM : Résistance des Matériaux : Tous les matériaux ne résistent pas de la même manière. Belle évidence non ? Eh bien, il faut croire que cela ne suffit pas, puisque des ingénieurs en ont fait une science qui permet de calculer si un pont tient mieux avec du métal qu'avec des élastiques.

(**) BAEL : Béton armé à l’Etat Limite : Méthode de calcul du béton armé dont je serai totalement incapable de vous préciser le début du commencement du préliminaire et franchement je n’ai pas honte.

(***) DTU : Documents Techniques Unifiés : Titanesque recueil de méthodes de construction qui regroupe tout le savoir-faire du BTP. « La bible » comme disent certains, et comme toute bible, il y a les ultra-conservateur qui s’y réfèrent oblitérant toute tentative d’interprétation aussi mineure soit-elle. Toute relation avec des événements récents est totalement assumée.

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