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EPISODE N° 26 – Existe-t-il des fourmis malheureuses ?

Lyrkhan « Autant que des papillons mangeurs d’hommes ou des cercueils à 2 places », me diront les plus pragmatiques.

« On n’en sait fichtre rien et on s’en fout un peu, non ? », assèneront les sceptiques.

« Une étude, publiée dans le magazine Nature en 2000, aborde le sujet de l’optimisation sociale observée chez les colonies d’insectes », me rétorqueront les éthologues fans de Jean-Claude Ameisen.

Alors si mon avis vous intéresse…

J’ai réussi à vous intéresser ? Génial ! Parce qu’honnêtement à part ce titre accrocheur, j’ai peu d’idée croustillante à y associer.

D’ailleurs pourquoi ce titre ? Il m’est venu, un matin, en me rasant devant la glace. Certains se voient président, moi, une image de fourmi laborieuse s’est imposée à mon esprit embrumé par le manque de sommeil et les vapeurs de la douche bouillante (Non ! Pas les vapeurs de Rhum, pas au réveil, pour qui vous allez me faire passer !)

Autant vous dire, qu’avec une telle image de soi avant d’arriver au boulot, c’est pas le jour pour aller se frotter aux Hyènes en Louboutin*, aux Requins en Cravate** ou d’aller demander une augmentation à son chef (Oui, je sais sur ce dernier point ce n’est JAMAIS le bon jour, mais des fois il y a des jours pires que d’autres).

Et pourquoi d’ailleurs ? Pourquoi, la fourmi ne serait-elle pas heureuse finalement ?

C’est vrai quoi ! Depuis que notre cher La Fontaine, la décrite comme besogneuse et radine, l’image de la fourmi ne véhicule rien de très glamour auprès des foules laborieuses victimes de la mondialisation, d’un chef ploutocratique, de bureaux mal climatisés, de mal-bouffe au self et d’un ordinateur préhistorique, avec lequel on ne peut même pas jouer à Tetris !!!

Pourquoi ne voit-on pas, à l’évocation de cet Hyménoptère, les merveilles qu’elles sont capables de réaliser ! Avec un cerveau de la taille d’une tête d’épingle, elles ont des capacités d’organisation, de construction, de développement qui devraient faire rêver n’importe quel Comité de Direction.

Et tout ça, sans hiérarchie ! Oui, aucun chef sur le dos, pas de middle management usé par les reportings et les déjeuners d’affaires, overbooké par les réunions de créativité*** ou l’organisation du prochain Trophée golf !

Un groupe de fourmi tombe sur un problème ? Il n’y a pas une fourmi qui remplit un formulaire de Non-conformité et qui attend que la procédure 237bis ind 3 soit corrigée. Et tant que la procédure est inchangée, on continue comme avant, parce que mieux vaut se planter en respectant les ordres, que de bien faire en dehors des clous ! (Je n’ai pas fait l’armée, ça vous étonne ?)

Leur capacité d’auto-organisation (aux fourmis bien sûr, pas aux fonctionnaires du privé), leur permet, sans instruction individuelle précise, de trouver une solution collective à partir d’une multitude d’interactions simples.

C’est pas beau ça ? Transposons ça à un de nos petits tracas quotidiens… Tiens le self-service ! Vous en avez marre que les courgettes soient cuites dans l’eau de vaisselle insipide ! Vous en connaissez bien trois ou quatre qui sont du même avis ? Allez hop, on pousse la porte de la cuisine, on va voir le chef, et on (Non ! On ne le pend pas, faut pas exagérer quand même !) lui explique la recette de sa grand-tante Lucette qui faisait des courgettes sublimes avec trois fois rien… Si ça marche tant mieux, si ça marche pas, il reste toujours la possibilité de remplir la fiche « votre avis nous intéresse » qui croupit derrière la caisse avec tout le succès que vous imaginez.

Ceci me rappelle, un petit dessin qui ornait le mur d’un de mes chefs : «Vous connaissez la différence entre la Dictature et la Démocratie ? »  – La Dictature c’est « ferme ta gueule » et la démocratie c’est « Cause toujours ». Belle invitation au dialogue, non ?

Revenons à nos fourmis : Par quel blocage personnel, est-on parvenu à annihiler toute capacité d’auto-détermination d’un groupe d’individus à améliorer son environnement par une interaction directe avec celui-ci ? En bref, pourquoi renoncer aux courgettes plutôt que d’aller voir le chef en cuisine ?

« Oui ben ça s’fait pas. Chacun son taff »

« Ouais, et si tout le monde fait ça, c’est l’anarchie assurée »

Je ne parle pas de révolution, d’utopie bolchévique ou de syndicalisme généralisé, mais juste de capacité à se prendre en main sur des sujets simples et dont la solution est juste à notre portée, sans besoin de faire intervenir une hiérarchie quelconque ou d’investir un euro.

La réponse est peut-être dans la question : Si je résous les problèmes, sans faire de vague, sans que mon chef n’en sache rien, sans l’aval d’un Comité de Direction, j’y gagne quoi ? Professionnellement ? RIEN ! Alors pourquoi se faire chier à expliquer la recette de Tante Lucette alors qu’il est si simple de se défouler sur Sodexo avec copie à son chef et copie cachée à son N+2 (comme ça il verra, que si j’ai pas de résultats, c’est surtout la faute à mon n+1…. Gniark gniark…)

Et puis, ne pas avoir toutes les conditions parfaites pour travailler, ce n’est pas aussi se donner une chance de pouvoir expliquer pourquoi on n’a pas réussi à atteindre ses objectifs ? « Vous comprenez, j’ai fait que 3% de ma prise de commande annuelle, parce que je préfère les courgettes de Tante Lucette… » ou « J’ai réussi à faire 3% de ma prise de commande malgré les conditions nutritionnelles déplorables subies ces dernières semaines » ou « Si tu étais un meilleur chef, tu serais capable d’aller imposer des règles nutritionnelles décentes permettant d’envisager de meilleures performances personnelles »

« Enfin, t’es gentil, mais on n’est pas des fourmis ! Ni des Japonais ! Le sacrifice individuel au profit de la communauté, cela ne permet pas de payer la scolarité des enfants !!! Alors tes rêves d’autodétermination autorégulée en autonomie pas pour moi !!! »

Pas faux ! D’autant que nombre des méthodes actuelles d’amélioration ou de management systèmes sont issus de méthodes japonaises où, avouons-le, l’individualisme n’est pas de mise. Dans la mesure où je serai plus augmenté par l’atteinte de mes objectifs personnels que par ma contribution à l’amélioration globale de l’entreprise, je ne vois pas ce qui pourrait changer !

Alors quoi ? Renoncer à ses ambitions ? C’est tentant… Se laisser porter, améliorer son environnement direct, se créer des conditions de travail optimales et vivre au calme sans risque de burn out…

« Ben tiens ! T’as raison ! Tu tiendras pas trois jours, tu vas te faire chier, sans un petit coup d’adrénaline quotidien, les journées sont interminables… »

« Pfffff, les gars, faut savoir ce que vous voulez !!!! »

Eh bien, elle n’est pas là la réponse ?????

Qu’est-ce que vous voulez ?

Vraiment, sincèrement, profondément… Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin ???

La fourmi, elle, veut baigner dans les phéromones, alors elle fera tout pour suivre la trace de ses congénères.

Savoir ce que l’on veut, c’est déjà avoir fait la moitié du chemin… (Je ne sais pas de qui c’est, mais ça sonne bien !)

Bon cela aura été un peu long, mais je la tiens enfin, ma connexion avec une anecdote personnelle…

Pendant un temps, j’avais en charge d’animer la Démarche d’Amélioration Continue. C’est-à-dire, on fait des groupes de travail qui déterminent les pistes d’amélioration de l’entreprise, et d’autres groupes tentent de trouver des remèdes. Comme au passage on oublie de chercher les causes, on trouve des remèdes aux symptômes et rarement aux maladies, mais là n’est pas le propos !

Donc, j’avais à animer une cohorte de chef de projets, de pilotes, de co-pilotes, de responsables d’actions, d’auditeurs, etc… Le temps de faire la liste des gens plus ou moins directement liés à la démarche, j’avais aussi vite fait de demander aux RH une triple augmentation rétroactive sur les 10 dernières années…

Il m’était vite devenu vital, de déléguer un peu, et que quelques têtes de pont soient autonomes dans l’animation de leurs propres groupes. Entre le plaisir de former et l’envie d’en faire un peu moins. C’est comme apprendre à faire la cuisine à sa progéniture le dimanche  – On est prêt à sacrifier la propreté de sa cuisine, et probablement manger un truc bizarroïde, « Hmmm, c’est très joli mon ange, et c’est quoi là ? les p’tits trucs noirs… », avec le secret espoir que, dans quelques années, ils seront fiers de nous faire notre dessert d’anniversaire… On a le droit de rêver non ?

Et donc, j’ai proposé, non plus d’animer les réunions, mais de coacher les chefs de projet, pour qu’ils réalisent eux-mêmes leurs animations en établissant avec eux leur plan et les outils qu’ils utiliseraient.

Après quelques tâtonnements (pour ne pas dire fiascos), je commençais à douter de la méthode. Et, un jour, alors que je me faisais un peu remonter les bretelles par un de mes chefs de projet :

« C’était nul, ton truc de méthode Disney, moi je voulais des idées concrètes, et ils sont partis sur des trucs délirants avec des fées et des princesses… »

« Ben, c’est normal avec cette méthode, si tu voulais des trucs concrets, fallait utiliser les Mentors, pourquoi tu m’l’as pas dit que tu voulais du concret  »

« Ben t’avais qu’à me le demander !!! »

Et là, le déclic… « Y avait qu’à demander !!! »

Dès lors, j’ai toujours démarré ces séances d’assistance par : « Qu’est-ce que tu veux obtenir, à la fin de la séance ? », et une fois que c’est clair pour lui, en général il trouve tout seul la bonne méthode dans la boîte outil que je mets à sa disposition.




*  : Voir EPISODE N° 16

** : Voir EPISODE N° 15

*** Voir EPISODE N° 19

Catégories :BTP Métier

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Lyrkhan

Je m’appelle..., et puis quoi encore... (l’anonymat dans certaines situations est vital) et je suis ingénieur dans le BTP.

Depuis 1988 je travaille dans le Bâtiment, formé à l’ESTP (Ecole Spéciale des Travaux Publics) où je me suis plus illustré au Journal interne et aux aventures Théâtrales, qu' en assistant aux passionnants amphithéâtres de RDM*. J’y ai cependant appris à aimer le travail d’équipe et le plaisir de réussir des projets.

J’ai, majoritairement passé ma carrière à rénover des Bâtiments Parisiens et cette passion du « construire ensemble » m’a toujours guidée au cours de mes nombreux chantiers.

Et si je parle de passion, c’est qu’il en faut une certaine dose pour apprécier de faire ce métier chronophage, protéiforme et viril, où l’on s’appelle plus souvent « ma couille » (il faudra vous y faire) que « cher ami », surtout si l'on préfère l’univers de Boris Vian et Pierre Desproges à la lecture assidue du BAEL** ou des DTU***.

Malgré ce décalage, je n’ai jamais perdu cette passion du métier, parce que les aventures humaines sont finalement toujours plus importantes que les calculs aux éléments finis, parce qu’un con debout va toujours plus loin que deux ingénieurs assis (ah je vous avais prévenu) et enfin parce que bien que souvent suspecté d’être un atypique « qui n’aime pas les cases », j’ai apporté ma pierre à ces aventures pour mon grand plaisir et pour la réussite des projets.

Aujourd’hui, je suis passé de suspect qui se cache à coupable qui l’assume, voire le revendique.

L’aventure est dans le partage, alors je vous présente, à travers des témoignages, des observations et des critiques : un rapport d’étonnement de… presque 30 ans.

il était temps que je l’écrive.

(*) RDM : Résistance des Matériaux : Tous les matériaux ne résistent pas de la même manière. Belle évidence non ? Eh bien, il faut croire que cela ne suffit pas, puisque des ingénieurs en ont fait une science qui permet de calculer si un pont tient mieux avec du métal qu'avec des élastiques.

(**) BAEL : Béton armé à l’Etat Limite : Méthode de calcul du béton armé dont je serai totalement incapable de vous préciser le début du commencement du préliminaire et franchement je n’ai pas honte.

(***) DTU : Documents Techniques Unifiés : Titanesque recueil de méthodes de construction qui regroupe tout le savoir-faire du BTP. « La bible » comme disent certains, et comme toute bible, il y a les ultra-conservateur qui s’y réfèrent oblitérant toute tentative d’interprétation aussi mineure soit-elle. Toute relation avec des événements récents est totalement assumée.

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