EPISODE N° 27 : Les voyages forment la jeunesse

LyrkhanSi vous avez un tantinet suivi mes aventures, vous aurez constaté, que sans être un globe-trotter et encore moins un expatrié, j’ai eu l’occasion de voyager pour raisons professionnelles.

Au cinéma, le « départ pour raison professionnelle » est souvent utilisé par la gentille mère de famille, comme prétexte, pour expliquer à son fils en bas âge, que son père ne reviendra plus, soit parce qu’il est mort dans d’horribles souffrances, soit parce qu’il est dans les bras de sa maîtresse, et il est probable qu’il finira aussi dans d’horribles souffrances !

Bref, c’est pas joli, joli et n’annonce rien de festif, comme ce qui va suivre…

1995, la Maison de l’Ingénieur, Orsay, un plateau désert ou presque, avec comme restaurant le plus proche, « le bœuf à 6 pattes ». Une réplique grandeur nature de cette anomalie zoologique était d’ailleurs suspendue au plafond de la grande salle du restaurant comme un trophée de chasse du plus mauvais goût. Quand je rentrais dans la salle principale, je m’inquiétais autant de voir cette bête de six-cents kilos me tomber dessus que de retrouver ses gènes mutants dans mon assiette. Invariablement, des scènes d’Elephant Man ou Freaks m’assaillaient et j’avais l’impression d’être dans un décor à la Bagdad Café, avec ce grand parking désert et ce plateau.

Le parking de ce restaurant donnait sur le plateau d’Orsay, et une vue à 360° donnait tour à tour : des champs, des champs, des champs, et un peu plus loin le CEA (Commissariat à l’Energie Atomique, d’où le bœuf ?). Et entre deux champs, une poignée de bâtiments scolaires, émergeaient de terre comme des champignons après la pluie. Et notre chantier se trouvait au milieu des champignons.

Je dis « notre » car j’étais en duo avec un collègue de quelques années plus vieux que moi et à qui je pense souvent depuis cette époque. Stéphane, (ce n’est pas son nom, mais je préfère le baptiser parce que sinon, cela sera plus compliqué de raconter l’histoire), avait fait l’armée en Afrique en coopérant. Il avait tellement bien coopéré avec les habitantes locales, qu’il avait ramené une femme, une fille et le SIDA. Je sais, ce n’est pas drôle, mais c’est ainsi. D’autant, qu’en 95, nous avions passé le cap de l’étonnement et de la dénégation de cette maladie en la cantonnant aux héroïnomanes et homosexuels, pour découvrir qu’elle pouvait toucher n’importe qui. Et les légendes les plus folles couraient dès lors : Le moindre postillon, la moindre goutte de sueur, le verre partagé portait en lui les germes de la maladie qui pouvaient vous atteindre à tout moment. La psychose était à son comble.

Et Stéphane, avait été d’une élégance parfaite. Dès le premier jour, il m’avait décrit sa situation, et très cliniquement expliqué les précautions nécessaires que notre future vie commune professionnelle nécessiteraient. Et finalement, très simplement, il m’avait demandé si cela me gênait, et qu’il comprendrait que je refuse de collaborer avec lui. Et vivre plus de six mois au quotidien avec lui, a été une formidable école, de désintoxication de cette psychose. Je formule le vœu que sa maladie ait eu la même élégance que lui et ait su patienter jusqu’à la trithérapie.

Mis de côté cette singularité, (Il faut être honnête, je ne pouvais pas ‘oublier’ cette singularité mais seulement la mettre de côté), c’était un garçon surprenant et talentueux et nous nous sommes autant amusés à dessiner les plans de synthèse du bâtiment, qu’à délirer musicalement, lui au piano et moi au chant (enfin au massacre du chant pour être précis). Et le Gros-Œuvre fini, il est parti sur un autre chantier, me donnant les clés de la boutique pour les corps d’états secondaires.

Eh, Eh,… Et c’est là que les choses ont commencé à être sportives.

L’architecte de cette opération, était une personnalité brillante, qui avait un geste architectural sûr et traitait avec autant de brio l’aspect extérieur qu’intérieur de son projet. Les volumes s’interpénétraient (sans jeu de mot, essayez de rester sérieux cinq minutes s’il vous plaît), alternant transparence et robustesse, matériaux simples comme le verre, le bois, l’alu et le béton. A la place des enfilades de portes de classes que l’on rencontre habituellement, il y avait des cours intérieures, des angles, des baies vitrées, des espaces ouverts. Bref, c’était un régal à construire, et un plaisir de l’écouter m’expliquer son parti pris architectural. Il y avait de l’audace, du pratique et de l’intelligence, bref tout pour me plaire.

Et les murs extérieurs étaient habillés de dalles de béton poli agrafées. Quesaquo ? Vous voyez le ministère des finances ? (Je sais, c’est un lieu où, sauf si on y travaille, on évite de se promener : « tiens, tu fais quoi ce week end ? Je vais visiter le Ministère des Finances ! Tu as un redressement ? Non, non, j’aime bien cette architecture néo-stalinienne au bord de la Seine… »). Donc, il s’agit de dalles de béton blanc de quelques centimètres d’épaisseur, que l’on vient fixer en parement des murs extérieurs à l’aide d’agrafes en inox judicieusement réparties.

Pour que la façade ait un minimum d’élégance, il convient que les matériaux soient beaux, que le calepin des joints de pierre « tourne » bien et que les proportions des dalles donnent du rythme aux volumes, les soulignant sans les écraser.

L’architecte nous donnait ses plans avec des côtes très précises à respecter. Je me rappelle de la première série de calepin remise, je l’ouvre et commence à me gratter la tête :

« euh, c’est quoi votre échelle ? »

« Le centimètre évidemment »

« Donc, quand vous me mettez des côtes de dalles avec trois chiffres après la virgule, c’est juste une vue de l’esprit… »

« Ah que nenni, j’ai passé des nuits à faire ces calculs et je tiens absolument à ce que ces côtes soient strictement respectées »

« Alors avec tout le respect que je vous dois, je peux vous dire que vous vous fourrez gentiment le doigt dans l’œil et avec plus que quelques microns de profondeur !!! »

J’ai bien vu qu’il était sérieux, il a bien vu que j’étais en colère et là, une grosse partie de ping-pong mathématique a commencé.

Et avant qu’il admette qu’il fallait bien quelques tolérances de fabrication et de pose, et que je convienne que le mètre était une tolérance un tantinet exagérée, le temps passait et personne ne songeait à lancer la fabrication des dalles !

Heureusement, mon chef de l’époque, qui avait du mal digérer le bœuf à six pattes et faisait de grands détours pour éviter mon chantier, est finalement passé par là. Je lui explique le sujet, et il me conseille de lancer tout de même la fabrication des blocs de béton, desquels seront débitées les futures dalles, le temps que l’on arrive à se mettre d’accord.

« Et, tu voudrais pas m’aider plutôt à le convaincre ? Ça serait plus efficace non ? »

« Euh… pourquoi faire ? »

« Bon laisse tomber, on va déjeuner au bœuf à 6 pattes… »

« Oh zut, j’ai oublié mais j’ai un rendez-vous urgent qui m’attend… »

Et je retourne à ma bataille chiffrée qui finit par trouver une solution acceptable par chacun. Et fièrement, je m’en vais voir mon fabricant de dalles, brandissant haut mes feuillets pour qu’il lance les découpes illico presto.

« Oÿ, c’est sûr, on va les lancer, une fois » (Ok, elle est nulle celle là, c’était juste pour introduire le fait que ce fabricant était Belge, promis je ne ferai plus d’allusion vaseuse à ce sujet)

« Super, vous démarrez demain ? Et fini, livré pour dans soixante jours comme convenu au contrat. Ce qui nous fait donc le 2 septembre, 1 mois de pose, la rentrée est le 10 Octobre, tout va bien. C’est chaud patate comme timing, mais ça va le faire. »

« Oui, soixante jours ouvrés »

« Ouvrés ?… C’est quoi ? Ouvrés ? »

« Eh bien c’est hors, samedi, dimanche, jours fériés et congés »

« Ah ? J’l’avais pas vu venir celle-là ! Et du coup ça nous emmène où tout ça ? »

« Eh bien laissez moi calculer… On vous livre les dernières dalles vers le 10 Octobre. Au mois d’Août, on ferme l’usine, c’est assez traditionnel en Belgique »

« ????? » Il me manque des mots, parfois pour exprimer l’émotion simultanée du désarroi, de la colère et de la recherche de la caméra cachée.

« Oui, vous voyez dans notre contrat, il est bien stipulé Jours ouvrés’, pas ‘calendaires’. Si vous voulez un peu d’aide, j’ai un pote qui tient un blog, avec un petit dictionnaire assez drôle et plein de finesse. Je vous donne l’adresse ? »

Règle N°1 dans un pays étranger, toujours avoir un dictionnaire et connaître deux trois mots de base, comme « Où est la fenêtre la plus proche ? Que je m’y jette ! ». J’avais bien lu ça dans le contrat, mais j’avais pas saisi la nuance. Et, en l’occurrence, la nuance était très, très pointue et je la sentais très, très profondément !!!

A terre, mais pas vaincu, je fis appel à mon chef, qui, pour le coup, retrouva le chemin du chantier et vint m’aider à convaincre notre Wallon de faire quelques efforts envers ses amis francophones. Toutes les bassesses y passèrent pour le convaincre de trouver quelques ouvriers qui acceptassent de travailler pour la gloire de l’éducation nationale. (Jusqu’à promettre de ne plus jamais raconter une histoire belge, je crois !!!)

Quelques coups de fil, et il nous confirme qu’il aura un équipe de disponible, mais pas de chef d’équipe. Les deux têtes se retournent vers moi et je mets quelques secondes à comprendre que leur idée est que je sois le chef d’équipe manquant. A leur regard, je comprends rapidement qu’ils estimaient qu’étant responsable de la situation, il fallait bien que je m’y colle.

A cœur vaillant, rien d’impossible. Il fut rapidement convenu, que j’irai là-bas 3 fois par semaine, aller-retour dans la journée.

« Youpiiiii » Alors faisons le récapitulatif de ma situation personnelle de l’époque :

Positif :

– Découvrir la Belgique, c’est plutôt sympa.

– Le soir, je pourrai en  profiter pour aller vérifier si l’ambiance des estaminets est aussi joyeuse qu’on le dit. D’autant que j’étais encore entre deux femmes de ma vie et donc je pouvais laisser libre cours à mes frasques nocturnes.

– et…

Et voilà, c’est déjà bien non ?

Négatif :

– Ma caisse était une Austin Mini de près de 200.000 km et 6.000 de plus en un mois risquait de pas trop lui plaire (Je passe les détails, mais effectivement cela ne lui a pas plu)

– J’étais à sec… (Dans quelques millénaires, on pourra dater, avec plus de fiabilité que la datation au Carbone 14, mes période glaciaires sentimentales en les comparant aux déclivités abyssales de mon compte en banque )

– Et quand il est à sec, un célibataire en chasse a autant de chances de se faire payer un coup par une bombasse nymphomane, que de gagner trois fois de suite au loto… Alors que le contraire, faut voir. D’ailleurs, le contraire dans les deux sens. Riche et en chasse ou pauvre et bombasse ont plus de chances de réussite.

– et…

Et voilà, et c’est déjà trop non ?

Et me voilà sur la route pour Harelbeke, charmante commune industrielle, proche de la frontière franco-belge. Je devais faire plus souvent le plein d’eau dans le radiateur que d’essence, mais ceci n’est qu’une petite péripétie mineure.

En Juillet 95, l’accord Schengen avait 4 mois. Arrivé à la frontière, j’ai tout de suite vu que tous ces douaniers subitement désœuvrés, n’acceptaient pas la situation dans la joie et l’allégresse.

Les barrières, pas encore été démontées, étaient dressées, fières étendards de la liberté de circulation des biens et des personnes. Et les képis étaient proportionnellement baissés en signe d’ostracisme, ceignant des fronts plissés par une colère rétrograde et mal contenue.

Passage aller, je franchis au pas la frontière avec un poids certain sur les épaules et des images de William Hayes dans Midnight Express, ne manquèrent pas de m’assaillir… Et …. A peine quelques mètres franchis, un coup de sifflet tonitruant me vrilla les tympans.

Le Douanier français de faction, me fais signe de m’arrêter, le bras tendu en l’air et le doigt pointé vers ma voiture, l’air pas du tout, mais pas du tout content.

Pendant les quelques secondes qui me séparent du moment où il sera assez près pour m’expliquer ce que j’ai fait, toutes mes récentes conneries passent à vitesse grand V devant mes yeux. (Ça vaut 10 confesses un coup comme ça).

« Vous n’avez pas de macaron F, pour signaler votre citoyenneté. C’est obligatoire pour circuler en Belgique. Arrêtez vous au poste, on en vend, vous pourrez repartir après. »

J’hésitais à lui demandait s’il s’agissait d’un zèle mal placé ou d’un trafic organisé, mais je me contins. Le macaron acheté et collé sous l’œil goguenard d’une dizaine de douaniers oiseux, je poursuivis mon chemin, priant pour que le radiateur tienne suffisamment longtemps pour échapper à leur regard haineux. Un peu le même regard que le vautour, qui voit finalement la gazelle repartir alors qu’il la croyait morte.

Passage retour :

Je l’abordais avec plus de sérénité, confiant dans le fait que rentrer en France ne devait poser aucun problème à qui que ce soit.

Eh ben non !!! Coup de sifflet d’un Belge, ce coup-ci.

« Monsieur, d’où venez vous ? »

« De Belgique »

« Mais avant ? »

« De Paris »

« Rien à déclarer ? Pas de séjour à Amsterdam ? »

« Euh… Ben non, je vous dit que je viens de Harelbeke »

« Vous avez fait l’aller et retour dans la journée ? » demanda-t’il, d’un ton soupçonneux en évaluant la capacité de mon véhicule à faire un tel trajet.

« Oui, cela pose un problème ? Ce n’est pas interdit » (Calme-toi, me soufflait une petite voix)

« Non, aucun, aucun » poursuivit-il en faisant le tour du véhicule.

« Pourquoi un voyage aussi court ? »

« Ben j’ai du boulot MOI !, c’est pas comme certains » (mais t’es con ou quoi, s’étrangla ma petite voix)

« Ah ouais ? Vous le prenez comme ça ? Vous pouvez me donner vos papiers s’il vous plait ? »

« Eh bien oui, tout de suite… »… « Euh attendez… attendez, c’est ballot, je les ai laissé chez moi, à Paris »

« C’est ballot, en effet ! »

Dans l’euphorie, j’avais imaginé que Schengen dispensait d’avoir ses papiers sur soi, erreur grave face à un douanier vexé.

Et comme dans les mauvais films de De Funès, j’ai eu le droit à un dépouillement complet de ma voiture, pour s’assurer que je ne ramenais pas de drogue, pendant que les douanes françaises vérifiaient mon identité auprès des services idoines.

Des fois, franchement, j’ferais mieux de fermer ma gueule !!!

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