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EPISODE N° 10 – Informatique et Liberté.

A l’heure où le moindre téléphone possède plus de puissance que les ordinateurs de la NASA quand ils ont envoyés trois inconscients sur la lune, on a du mal imaginer qu’il n’y a pas si longtemps nous n’avions pas de réseau, que les conducteurs de travaux étaient équipés d’ordinateurs de contrebande, et que le plug and play n’était qu’un rêve d’auteurs de science-fiction les plus avant-gardistes.

Bref, l’informatique était un fardeau plus qu’une aide, sauf quand un génie s’en mêle.

Sur le chantier du siège d’une grande entreprise publique, nous avons beaucoup joué avec nos ordinateurs. Et bien sûr je vais expliquer tout cela par le menu.

Ce chantier, sachez-le, était une prouesse de structure : personne ne savait comment il avait été construit et le peu que nous en connaissions tendait à prouver qu’il aurait dû s’écrouler depuis belle lurette, de finance : un chantier de plus de 300 millions de…francs… et une marge abyssale… (Les abysses c’est vers le bas je vous rappelle), et de délai puisque le grand directeur fraichement nommé souhaitait faire ses vœux de l’an 2000 dans un siège flambant neuf.

Ajoutez un dossier de conception fait par les plus brillants bureaux d’études de la place (enfin c’étaient surtout leurs plaquettes qui étaient brillantes parce que leurs esprits… ou alors ils brillaient la nuit parce qu’ils avaient séjourné trop longtemps à Tchernobyl…). Pour vous donner une idée, notre chère Maîtrise d’Oeuvre technique avait oublié quelques détails (ce sont leurs propres mots) comme le fait que dans un IGH1, les ascenseurs sont secourus par des groupes électrogènes de sécurité, ou que l’on doit désenfumer les circulations. Peccadille me direz-vous.

Cerise sur le gâteau, les pompiers, ayant  mal interprété la notion de « flambant », ont sauté sur l’occasion en nous disant : « cela tombe très bien, ça sera la première fois que l’on appliquera la Norme 61.9302 et suivantes dans un IGH et le nouveau règlement incendie IGH doit sortir dans quelques semaines (Dix ans après on l’attendait toujours !) et on veut savoir comment tout ça peut (ou ne peut pas plutôt) se combiner. Comme nous avons un client très riche et une entreprise leader, on va pouvoir vous faire sauter à la corde (ok, ce n’est pas exactement comme ça qu’ils l’ont formulé mais l’esprit était là !) »

En gros, nous avions quelques semaines pour reprendre l’intégralité de la conception, et la faire valider par notre MOE qui refusait tout parce que ce n’était pas ce qu’ils avaient prévu (et pour cause) et craignaient que l’on fasse une réclamation. Et donc, avec mon brillant binôme, et l’appui inestimable de consultants, nous avons tout repris. C’est là que je suis devenu un expert d’Excel, parce que nous n’avions pas autre chose, et on dessinait des schémas de désenfumage, des scénarios de SSI3, de zoning de détection, en coloriant des cases. Pour un gars qui n’aime pas les cases, j’étais servi !

Nous avons finalement obtenu l’accord des pompiers sur notre conception. A cet instant me revient une anecdote croustillante avec la coordonatrice SSI4… (tss tss je ne lui ai rien fait d’inavouable, je vous vois venir avec vos esprits mal placés)

Comme je vous l’ai dit plus haut, la norme 61.930 était toute fraîche et pour les ignorants de cette nomenclature, cette norme définit la façon dont on fabrique, pose et teste tout le matériel SSI (système de sécurité incendie, pour ceux qui ne lisent pas les notes en bas de page) des bâtiments. Et pour être sûr que l’on ne mégote pas sur les moyens, le législateur a crée une fonction : « le coordonnateur SSI », qui, fait la conception du système, s’assure que toutes les règles sont appliquées, coordonne les essais et réceptionne cette partie de bâtiment, avec, au passage 3 tonnes de documents à fournir.

Donc cette brave jeune femme est arrivée toute triomphante en nous disant, « ne vous inquiétez pas, je maîtrise, et si vous faites bien ce que je vous dis, tout se passera bien… »… Aux dernières nouvelles, elle continue d’élever des chèvres dans le Larzac après avoir séjourné quelques temps à Saint Anne.

Une fois les plans réalisés et approuvés, arrive la phase exécution. Une autre paire de manche parce que nos chères entreprises (surtout celle qui réalisait le Système Incendie) n’avaient pas plus d’expérience que notre coordonnatrice ou en tout cas n’a pas jugé nécessaire de considérer nos plans comme bons et on fait un peu ce qu’ils voulaient, enfin comme ils avaient l’habitude.

Et comme rien ne ressemble plus à un câble rouge, qu’un autre câble rouge. On a laissé faire jusqu’aux premiers tests. Comment vous dire sans que vous ne pensiez que j’exagère. C’était la cata, quand on testait le désenfumage du 10ème étage, ce sont les clapets du 3ème sous sol qui tombaient et les moteurs du Hall qui démarraient. Au moins les fiches de contrôles étaient faciles à remplir !

« Ne vous inquiétez pas, laissez nous une semaine on corrige tout… »

Ah les cons, ils avaient câblé n’importe comment et surtout il n’avait pas payé leur sous-traitant qui était parti avec ses plans de repérages, et on était donc incapables de savoir où était quoi. Sur un bâtiment de 20.000 m² je peux vous dire qu’il y en a des saloperies raccordées à la DI.

Alors on s’est réparti le boulot. Un qui surveillait les programmeurs de la Baie Incendie5 (avec cours accéléré du langage de programmation et vol des codes d’accès comme dans les films d’espionnage) et l’autre crapahutait dans les faux plafonds pour tester boitier de raccordement par boitier de raccordement quel équipement était raccordé et son adresse (pas celle du facteur bien sûr).

Et après quelques jours on a interdit aux programmeurs de toucher à leur baie incendie et on a commencé à « patcher » les erreurs avec les bonnes adresses recensées (pas celles des boites de nuit évidemment). D’ailleurs le directeur du chantier, faisait lui-même le gardien de la baie et mordait tout individu non formellement identifié tentant de s’approcher. (Bon, on l’a aussi vu dormir devant mais cela n’enlevait rien à l’effet dissuasif !). Le tout sous le regard bienveillant de notre chef vénéré, qui nous alimentait en whisky et saucisson environ 16 heures par jour (je vous ai dit que nous avions un délai serré ?).

Et puis un jour, j’ai vu mon cher binôme revenir l’air renfrogné en disant :

« Putain,… fait chier,… on n’y arrivera pas à ce rythme… je passe plus de temps à comprendre leurs erreurs qu’à les réparer… »

Et là notre chef adoré : « Ben t’a qu’à tout reprendre… »

Regards croisés, Binôme/Chef… Chef/Moi…Moi/binôme… Mentons qui se lèvent en signe de défi, clin d’œil… Chiche !

Il nous reste un dernier week end, on tente le tout pour le tout !

On s’est enfermés tous les trois dans une salle de réunion avec nos micros et on a recommencé la prog complète. Le dimanche vers midi notre directeur passe (viré de chez lui par sa femme qui en avait marre de le voir tourner en rond) à l’improviste sur le chantier pour voir si tout allait bien.

« Ben, bande de connards qu’est ce que vous foutez là ? » (Oui il avait un langage fleuri et poétique)

« On reprogramme toute la baie pourquoi ? »

« Euh… vous déconnez là… »

« Mais non, mais non, fais nous confiance… » Franchement j’ai cru qu’il allait faire une syncope.

« Je rentre je ne veux pas voir ça… »

« Juste un truc les gars… vous vous rappelez que lundi matin à 9h00 il y a commission de sécurité à Blanc… »

« Oui, oui, t’inquiète… »

« Des fous, ce sont des fous… »

Dimanche vers 21h, on recharge la baie. (Comme dans les films d’espionnage, quand le type pique le contenu d’un disque dur et que le chargement 100% s’affiche au moment où la femme de l’ambassadeur rentre avec son amant dans le bureau). Là, pas d’ambassadrice en tenue de soirée pour nous faire monter l’adrénaline, nous étions jeunes et encore plein d’enthousiasme. Le chargement se passe bien, on lance une série d’essais pour vérifier. Vers 3h du matin, on avait descendu tous les étages sans problème et on arrive au niveau du hall. Un des clapets bien caché dans le staff déco ne voulait pas s’ouvrir. On vérifie notre prog. Ca ne vient pas de là. On grimpe dans le faux plafond et on découvre un câble abimé par le staffeur. Cata de chez cata ! Pas moyen de repasser le câble en si peu de temps. Nous décidons de faire une réparation de fortune avec du scotch et en bidouillant une dérivation dans la boite de raccordement (parfaitement interdit par la fameuse norme, mais c’était histoire de passer la commission à blanc, on allait réparer proprement dès le lendemain). Nouveau test, ça marche (Comme quoi regarder Mc Gyver peut finalement s’avérer utile), on poursuit en petite foulée les sous sol et on rentre se coucher… ah ben non on ne rentre pas il est 6h du mat’.

Tiens, là encore deux anecdotes. Une, ma future ex-femme n’a jamais voulu croire que je n’avais pas de maîtresse et deux, le matin un des conducteurs particulièrement drôle avait pour habitude de saturer les canaux des talkies d’un « Goooood Mooorning Vieeetnaaaam » qui avait le don de nous exaspérer quand nous avions passé la nuit en essais.

Donc petit passage à la salle « saucisson/whisky » pour se requinquer et nous voilà frais et dispo pour accueillir nos chers pompiers. Et tout se passe parfaitement… jusqu’au Hall. On teste une tête et rien ! Pas de clapet qui s’ouvre et donc pas de désenfumage. Stupeur, mon binôme blêmit, monte au PCS, et tombe sur un programmeur qui avait déjoué la surveillance de notre chien de garde. Comment vous le décrire ? Relisez Astérix en Corse, (d’abord parce que c’est mon préféré et ensuite parce qu’il y a un légionnaire lèche cul premier de la classe. Si, si, celui à qui Figatelli dit « Elle te plaît ma sœur ? » « Comment ça elle ne te plait pas ? ». Eh bien c’était exactement le même. Et il claironnait fièrement dans le PCS « qu’heureusement qu’il était là, parce qu’il y avait  des sagouins qui avaient fait des bidouillages dans les boitiers de raccordement, et qu’il a tout coupé, au moins ça les obligera à bosser proprement »

Je vous jure qu’il ne doit la vie sauve qu’à la conception « sans fenêtre » de cet IGH, sinon il faisait une chute de 20 m !

Pour finir, les pompiers nous ont demandé de vérifier le désenfumage du hall et ont conclu qu’ils passeraient deux semaines plus tard pour la vraie commission. Et donc avec une semaine de retard sur le délai contractuel.

Après tant d’efforts on perdait à trois mètres de la ligne, on était au bord des larmes.

Pour ajouter au désespoir, déchaînement des conseils du client et menaces de prévenir les dirigeants de notre incompétence et d’appliquer des pénalités.

Malgré l’abattement et bravant l’orage mon chef vénéré leur a posé cette question géniale : «Et vous, bande de gros malin, vous avez pris quelles précautions pour vous assurer que le matériel installé ne subirait pas le bug de l’an 2000 ? » « Euh… »

Et hop une semaine de tests « bug an 2000 » gagnée

Vous comprenez pourquoi j’adore ce type.

IGH : Immeuble de Grande Hauteur – Ce sont des immeubles hauts. Et comment on sait quand c’est haut ou pas ? 28 mètres ! Et pourquoi pas 27 ou 32,2 ? C’est encore une conversion pied/pouce en système métrique. Non, il s’agit simplement de la hauteur de la grande échelle des pompiers. Avouez que c’est du caviar comme info pour briller dans votre prochain dîner mondain…

2 Norme 61930 : J’ai beau chercher je ne trouve aucune manière amusante de présenter cette norme à la noix. La seule chose qu’il faut retenir si un jour vous avez une interro sur le sujet c’est que c’est un truc des professionnels de la détection incendie pour éradiquer toute velléité d’entreprises étrangères à s’installer sur le marché français. Protectionnisme industriel ? Non, officiellement, c’est une norme qui vise à protéger la population contre des installations incendie qui fonctionneraient mal.

3 SSI : Système de Sécurité Incendie : Clair ou vous voulez que je détaille ? Ok je détaille. C’est toute la chaîne d’appareils qui détectent les fumées, déclenchent le désenfumage, dévérouillent les issues de secours et mettent en route les sirènes d’évacuation.

4 Coordonnateur SSI : Personne qui s’assure que le SSI respecte bien la norme 61930 (et suivantes, je précise, car je sais bien que certains puristes me feront la remarque, « ouais, tu veux donner des leçons et tu racontes n’importe quoi aux gens, après faut pas s’étonner qu’ils votent FN », 1/ Je ne vois pas le rapport et 2/ je pense que c’est aussi important que de connaître le nom du chien de Michel Drucker).

5 Baie Incendie : C’est le HAL de l’incendie. C’est une centrale électronique qui gère toutes les données de surveillance incendie du bâtiment et, en cas de feu, lance les commandes pour désenfumer, déclencher l’alarme et autres fonctionnalités. Avec des limites bien sûr, j’ai essayé de l’interfacer avec mon compte Meetic pour qu’elle détecte les foyers brûlants, mais en vain.

Catégories :BTP Métier

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Lyrkhan

Je m’appelle..., et puis quoi encore... (l’anonymat dans certaines situations est vital) et je suis ingénieur dans le BTP.

Depuis 1988 je travaille dans le Bâtiment, formé à l’ESTP (Ecole Spéciale des Travaux Publics) où je me suis plus illustré au Journal interne et aux aventures Théâtrales, qu' en assistant aux passionnants amphithéâtres de RDM*. J’y ai cependant appris à aimer le travail d’équipe et le plaisir de réussir des projets.

J’ai, majoritairement passé ma carrière à rénover des Bâtiments Parisiens et cette passion du « construire ensemble » m’a toujours guidée au cours de mes nombreux chantiers.

Et si je parle de passion, c’est qu’il en faut une certaine dose pour apprécier de faire ce métier chronophage, protéiforme et viril, où l’on s’appelle plus souvent « ma couille » (il faudra vous y faire) que « cher ami », surtout si l'on préfère l’univers de Boris Vian et Pierre Desproges à la lecture assidue du BAEL** ou des DTU***.

Malgré ce décalage, je n’ai jamais perdu cette passion du métier, parce que les aventures humaines sont finalement toujours plus importantes que les calculs aux éléments finis, parce qu’un con debout va toujours plus loin que deux ingénieurs assis (ah je vous avais prévenu) et enfin parce que bien que souvent suspecté d’être un atypique « qui n’aime pas les cases », j’ai apporté ma pierre à ces aventures pour mon grand plaisir et pour la réussite des projets.

Aujourd’hui, je suis passé de suspect qui se cache à coupable qui l’assume, voire le revendique.

L’aventure est dans le partage, alors je vous présente, à travers des témoignages, des observations et des critiques : un rapport d’étonnement de… presque 30 ans.

il était temps que je l’écrive.

(*) RDM : Résistance des Matériaux : Tous les matériaux ne résistent pas de la même manière. Belle évidence non ? Eh bien, il faut croire que cela ne suffit pas, puisque des ingénieurs en ont fait une science qui permet de calculer si un pont tient mieux avec du métal qu'avec des élastiques.

(**) BAEL : Béton armé à l’Etat Limite : Méthode de calcul du béton armé dont je serai totalement incapable de vous préciser le début du commencement du préliminaire et franchement je n’ai pas honte.

(***) DTU : Documents Techniques Unifiés : Titanesque recueil de méthodes de construction qui regroupe tout le savoir-faire du BTP. « La bible » comme disent certains, et comme toute bible, il y a les ultra-conservateur qui s’y réfèrent oblitérant toute tentative d’interprétation aussi mineure soit-elle. Toute relation avec des événements récents est totalement assumée.

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