EPISODE N°1 : La genèse d’une carrière.

EPISODE N°1 : La genèse d’une carrière.

Quand on voit que des bâtiments tiennent debout depuis des millénaires, que la plupart des ponts résistent aux pas cadencés des armées et que certains architectes dévastateurs d’harmonie urbaine sont toujours en liberté, il est facile de penser que le BTP n’a rien de très sorcier.

De là à croire qu’il suffit d’aligner quelques formules prises au hasard de gros bouquins pour devenir le prochain Gustave Eiffel, il n’y a qu’un pas, que j’ai franchi il y a plus de 25 ans.

Erreur grave.

Alors, à défaut d’être une légende, je fais mon boulot en me marrant.

Tout commence en 1988, sur le boulevard Saint Germain, où, à l’époque, l’Ecole Spéciale (ou Supérieure je n’ai jamais réussi à retenir) de Travaux Publics, bref l’ESTP prodiguait des cours pour former la future élite des plus grandes entreprises de BTP français.

J’avais atterri sur les bancs de cette illustre école autant par le hasard des concours que par une prédestination atavique, le BTP ayant traîné dans les gènes de quelques aïeux proches. Après trois années de prépa, pendant lesquelles on bouffait de la formule, de la matrice et de l’intégrale différentielle à double tirliponpon inversé dès le petit déjeuner, j’abordais les premiers cours de les calculs de RDM*, mécanique ou autre de béton armé avec un léger apriori. Vous savez, cette petite nausée qui vous vient les lendemains de soirée quand vous passez à moins de dix mètres d’une bouteille de rhum.

Reine de ces matières qui restent un peu sur l’estomac : Le BA, ou en français dans le texte, le Béton Armé.

Avouons que le nom évoque plus la guerre que les envolées bucoliques, non ? C’est surement pour ça qu’on l’abrège en BA, pour qu’il fasse moins peur. Et quand, dès le premier cours, on vous apprend que c’est un truc rigide, mais pas trop, qui fluctue, a des moments de flexion, des inerties, des ancrages, du fluage, connaît des états limites (plus ou moins ultimes), on se dit que, décidément, il est temps d’arrêter l’alcool !

Cependant, soucieux de faire bonne figure, même quand j’ai le foie en vrac, je me suis décidé à « essayer de m’y mettre ». J’ai bachoté, essayant de comprendre pourquoi pl²/12 plutôt que pl²/8, pourquoi un coup des DaN, pourquoi un coup des cm², et autres billevesées indigestes. Toutes ces formules se brouillaient et s’entremêlaient avec la conviction nouvelle que, sur le boulevard Saint Germain, les plus belles filles du monde s’ennuyaient probablement de moi.

Arrive cette première épreuve de béton armé.

Je ne sais pas ce qui a pu passer par la tête de ce prof, dont j’ai oublié le nom (oubli surement volontaire, car tous les anciens de l’ESTP s’en rappellent immédiatement comme on se rappelle instantanément de ce que l’on faisait le jour du 11 Septembre), ce prof a l’idée saugrenue de nous demander de calculer les armatures d’un poteau hexagonal !!! (J’étais sur un chantier en train de préparer le départ d’un stagiaire pour ma part).

Toutes ces parenthèses n’apportent surement rien au récit, cela permet juste de mettre un peu de suspense dans une histoire qui s’avèrera parfaitement banale.

Alors, résumons l’affaire : j’ai révisé, on est à la première épreuve de BA et là un poteau hexagonal.

Première difficulté : se rappeler comment on calcule la surface d’un hexagone !!! 1/3 du temps est passé, et je vous fais grâce de la suite.

Je vous fais grâce, enfin c’est un peu trop facile. Parce que ce prof il nous avait fait grâce lui ? Avec son poteau ? Et il y pense à la symbolique du poteau où sont alignés les pauvres condamnés innocents ? Les poteaux c’est fait pour tendre des fils, c’est fait pour fluctuat nec mergitur comme disait Brassens, pas pour se faire armer par des étudiants sadiques. C’est vrai quoi ? Franchement, admettez que certains cultivent un certain don pour faire sortir les gens de leurs gonds (oui je mets un s à gond, parce que j’estime que l’on en a forcément plusieurs, mais chacun fait comme y veut) !!!

Définitivement, quelle idée ! Un poteau hexagonal, vous serez les premiers à confirmer que tout architecte qui se respecte ne dessine JAMAIS de poteau hexagonal, c’est interdit les poteaux hexagonaux.

J’ai d’abord hésité à rendre copie blanche en arguant que ce cas ne devant jamais arriver dans ma future vie professionnelle il n’y avait aucune raison d’y consacrer les plus belles heures de ma vie étudiante! Et je me suis ravisé sous l’influence conjuguée de mon côté « bon élève » et du constat que « apparemment les autres y arrivent sans problème (bon on a souvent plusieurs problèmes, mais comme là il n’y en a pas, je décide de ne pas mettre de « s ») ».

Je m’affère, je calcule, recalcule, pianote, mange deux stylos, recalcule, me bouffe trois ongles, j’arrive enfin à calculer la section nécessaire d’acier, que je divise par 6 (suivez ! C’est un hexagone pas un poteau rectangulaire comme tout poteau qui sait se tenir) et divise par un truc qui doit ressembler à PiD²/4 pour obtenir le rayon ou le diamètre du bout de ferraille auquel il faut mélanger un peu de caillou de sable et de ciment pour faire du béton armé (quand je vous dis que ce n’est pas sérieux ce truc).

Et là il faut dessiner à l’échelle. Il me reste quelques minutes, hop hop hop, ni une ni deux, je dessine tout ça et comme dans top chef je lève le crayon pile au moment de la sonnerie avec tout joliment dessiné. Yes !!! I Can do it !

Je lève les yeux ,regarde ce qu’a fait mon voisin de table (qui s’avérera être un futur brillant ingénieur béton et qui me sauvera la vie (c’est pour une prochaine histoire)) et là, je vois tout de suite qui si mon dessin est très joli, il ne me permettra pas de rentrer au panthéon des calculateurs de BA. Là où j’ai six gros cercles bien dodus, mon voisin a de tous petits cercles tout mignons. Cherchant le réconfort intérieur, je me persuade : « Ah ! Le con ! Jamais ça tiendra avec aussi peu d’acier ! » Et je suis retourné vaquer à mes occupations de  bon étudiant du quartier latin fort de cette confiance absolue, en moi, en mon avenir amoureux et professionnel (ne jamais perdre ses illusions).

… A few days later.

Quelques jours plus tard (pour ceux que l’anglais rebute et pour éviter la censure), notre cher prof de BA, dont ma mémoire continue à oblitérer le patronyme, nous rend nos copies : RESULTAT : 0,5/20 !!!

Pourquoi pas 0 ? Ne me demandez pas, sûrement un tout petit instant d’indulgence pour la qualité esthétique du rendu.

Bon la bulle, récompensant 6 balles de tennis en guise d’armature, je le méritais amplement. Ce qui a été le plus indigeste, c’est le commentaire, énorme, barrant la feuille pour que tout le monde puisse le lire de loin. Cette phrase, comme marquée au fer rouge , a été LE tournant dans ma vie étudiante :

« Ne dites pas à ma mère que je suis balayeur en Allemagne… Elle me croit ingénieur chez BOUYGUES… ». C’est pas énorme ça ?

Ravalant toute fierté, je suis rentré chez moi et me suis précipité pour calculer avec frénésie quelles notes il fallait obtenir dans les autres matières pour s’offrir le luxe de ne PLUS JAMAIS aller à un cours de béton armé.

Et je vous jure que je m’y suis tenu !!!


*- RDM : Résistance des Matériaux : Tous les matériaux ne résistent pas de la même manière. Belle évidence non ? Eh bien, il faut croire que cela ne suffit pas, puisque des ingénieurs en ont fait une science qui permet de calculer si un pont tient mieux avec du métal qu’avec des élastiques.

4 réflexions au sujet de « EPISODE N°1 : La genèse d’une carrière. »

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