EPISODE N° 36 – Si vous me cherchez ?!

E.36 (1)

Pour qui a eu le plaisir de suivre un chantier (si, si on peut prendre plaisir à ce genre d’activité !), vous aurez remarqué qu’il y a trois étapes intéressantes.

Le lancement de l’opération; le ventre mou et l’emballage final. Mais comme le cocktail de Marius, il peut y avoir un quatrième tiers, disons… intéressant

Au lancement, les différents protagonistes (client, archi, bureaux d’études, entreprises) se découvrent, se jaugent, marquent leur territoire. Il y a toujours un combat de coqs fascinant à regarder : A ma droite avec 33 matchs et 33 matchs nuls, les paranos qui veulent tout contrôler et finissent toujours débordés sous une montagne de plans à valider. A ma gauche, les j’m’en’foutistes, stakhanovistes de la procrastination, pour lesquels tout va toujours bien s’passer, les rois du « t’inquiète ça fait vingt ans qu’je fais comme ça » et qui sont les seuls à ne pas s’apercevoir que ça fait vingt ans qu’ils font n’importe quoi ! Et au milieu, arbitres bien malgré eux de ce combat stérile, les gars (et les trop rares filles) qui tentent de faire convenablement leur métier.

Grâce à ces énergumènes (les coqs et les procra-machin-truc évidemment) , on paume les trois premiers mois à s’envoyer de recommandés pour régler des sujets fondamentaux comme, savoir s’il faut envoyer les plans en 17 ou 18 exemplaires, si on commence la numérotation des plans à 0 ou à 1 (si, si j’vous jure, j’ai connu ce genre de débat passionné (quand Mel Gibson et Danny Glover se demandent si on compte 3 ET on saute ou si on saute à 3, je veux bien comprendre l’intérêt VIDEO – Extrait, mais sincèrement pour des plans ! D’autant qu’on ne construit que rarement avant l’indice 7 ou 8 !!!))

Puis vient le ventre mou. La grande période où l’on voit bien les travaux qui ont concrètement démarré. Quant à savoir quand ils finiront et si c’est bien fait relève plutôt de l’horoscope birman que d’une science exacte. En tous cas ça swingue sur le chantier – VIDEO – Extrait 2 Le pointage du planning durant cette période est l’occasion de faire de jolis coloriages, à peu près aussi lisibles et utiles qu’un cahier de mandalas Norvégiens (Ca n’existe pas les mandalas Norvégiens ? Ah vous voyez bien, c’est la preuve qu’ils sont illisibles et inutiles, sinon je ne vois pas pourquoi il n’y en aurait pas !!!). Pendant ce temps, nos deux coqs continuent leur guéguerre. Les recommandés continuent de voler entre les deux camps. Le premier se plaignant que l’on construit sans approbation (évidemment ! Il contrôle encore les plans de fondation, quand on en est déjà à la toiture), le deuxième lui répondant TTC : Trop Tard Coulé.

Enfin, quand il y en a un dans l’équipe qui lève la tête et dit : « Eh les gars, il reste plus que 100 jours avant la livraison, faudrait p’t’être s’y mettre non ? », démarre la période furieuse de l’emballage final. Pour résumer, on met tout le monde dans le bocal, on ferme les portes, on sort le fouet et les mégaphones et tout le monde cravache pour finir à l’heure. Et à trois jours de la livraison la visite du chantier ressemble plus à une fourmilière géante attaquée par un tamanoir affamé qu’à un défilé de l’armée chinoise VIDEO – Extrait 3. Les deux asticots passent maintenant aux choses sérieuses et les recommandés parlent de pénalités de retard en réponse aux « mais bordel, quand est-ce-que vous allez nous donner les couleurs de la moquette que l’on doit poser demain ».

Et la veille de la livraison, par un coup de baguette magique, on range le bazar, chacun met un dernier coup balai et hop hop tout est beau et propre pour accueillir les futurs occupants… VIDEO – Extrait 4.

Le match est fini, fin des hostilités.

Et là, normalement, nos deux excités du stylo à connerie finissent par se serrer la main, en se gratifiant mutuellement d’un « well played », chacun étant persuadé que c’est grâce à lui que le chantier fût une réussite.

Normalement.

Parce qu’il m’est arrivé que le parano ne digère pas la façon approximative avec laquelle nous avions montré tout notre intérêt à ses recommandés.

Quand je dis « nous », il s’agit de mon voisin de banc de nage sur la galère dans laquelle nous nous trouvions, et votre humble serviteur. Nous étions les deux derniers survivants de cette boucherie, les autres ayant été rapatriés-sanitaires, extraits du champ de bataille pour aller servir sur d’autres fronts. Pourquoi nous ? Why ? Je ne le saurais jamais…

Sur cette opération de bureaux, il était prévu que, quelques jours après la livraison, les futurs occupants débarquent avec leurs cartons, leurs bureaux et ordinateurs et commencent à travailler quelques jours plus tard. N’y voyez aucun jeu de mots vaseux, mais il s’agissait d’une société d’assurance allemande, et elle avait mandaté notre coq suspicieux de l’organisation dudit déménagement. Et il fallait donc, que dans le délai, toutes les réserves soient levées, et tous les bureaux en état de fonctionnement parfait pour recevoir l’élite de l’assurance teutonne.

Totalement investi de sa mission sacrée et n’ayant toujours pas ravalé sa colère, il mettait une énergie incroyable à continuer de nous abreuver de recommandés en tous genres, passant de l’absence de balais dans les chiottes du 3ème sous-sol à la présence inopportune de fissures dans le bureau du directeur…

Ce à quoi, nous répondions que nous ne pouvions accéder à sa demande, aussi légitime soit elle, parce que, d’une part il nous avait déjà piqué tous les balais pour on ne sait quelle raison (on avait notre idée étant donnée la rigidité de sa posture, mais cela n’engageait que nous, nous n’avions aucune preuve (et aucune envie d’aller investiguer dans ce coin là à vari dire)) et d’autre part, n’ayant pas les plans d’aménagement du futur locataire, nous ne savions pas où était le bureau du Directeur et donc encore moins où pouvait ce trouver cette fissure.

Le ton montait et notre mauvaise foi, proportionnelle à la colère de notre apprenti déménageur, n’avait plus aucune limite décente. Bref, cela devenait parfaitement irrespirable et le jour du déménagement approchait sans qu’aucune solution viable ne soit envisageable.

Jusqu’au moment où, notre Colérique Ier, passa du Skud à l’arme de destruction massive et convoqua notre grand DG pour lui montrer l’étendue de notre incompétence et lui faire comprendre qu’il fallait changer d’équipe à défaut d’être capable de changer d’attitude. Notre grand chef, un peu parce qu’il nous aimait bien, pas mal parce qu’il avait vite compris que notre interlocuteur forçait le trait exagérément, et essentiellement parce qu’il n’avait personne d’autre à mettre sur le site, ne céda pas aux injonctions de notre accusateur. Cependant, il nous gratifia d’une engueulade théâtrale en direct live, promettant que l’on allait arrêter nos conneries et se plier à ses demandes aussi farfelues soient elles ! Et notre tortionnaire, s’en est allé fier et heureux de nous avoir fait mettre un genou à terre, tandis que notre chef nous gratifiait d’un regard nous disant « faites au mieux les gars, bon courage, je vous revaudrai ça »

Je passerai sur la dose infinie de vaseline qu’il a fallu pour ravaler tout notre rancœur. Je me surprenais à rêver que si nous retrouvions les balais, j’irai directement les ranger dans… oups… La colère m’emporte encore aujourd’hui à l’évocation de cette frustration et des infamies qu’il nous fit vivre, profitant, en toute impunité, de sa position dominante désormais inattaquable.

Heureusement, il ne restait que trois jours avant l’arrivée des futures employés et quand je ne rêvais plus de balais, j’imaginais la horde d’assistantes qui allaient arriver et me consolerai après avoir écouté toutes les méchancetés que ce vilain monsieur m’avait fait subir…

Le vendredi soir précédent le grand déménagement, alors que nous tentions d’oublier notre malheur en regardant une bouteille de Jack Daniel’s se vider, nous avons entendu du bruit dans les couloirs. Nous avons, aussi discrètement que 3 gr vous le permettent, épié qui venait à une heure aussi tardive visiter le chantier. Et nous avons surpris notre bourreau passant de porte en porte, un plan d’une main et une liasse de feuilles de l’autre. Nous sommes restés cachés en attendant qu’il quitte les lieux, d’une part pour éviter qu’à notre rencontre il invente une nouvelle corvée et d’autre part bien curieux de savoir ce qu’il traficotait.

Sur chacune des portes, il y avait deux feuilles scotchées avec le nom du futur occupant et, dessous, la nomenclature des cartons que les déménageurs devaient y déposer.

« Tu penses la même chose que moi ? »

« Non !? »

« Si !!! »

Et comme Bruce Willis et Danny Aiello, VIDEO Extrait 5, nous avons commis notre forfait chacun dans notre coin, pendant que notre tortionnaire dormait du sommeil du juste, satisfait du devoir accompli.

Notre forfait ?

Ah ben oui, bien sûr, laissez-moi vous expliquer.

Nous avons pris toutes les feuilles, et après les avoir très, mais alors, très soigneusement mélangées, nous sommes allés les replacer sur les portes. Avec une très grande application pour que personne ne puisse soupçonner qu’il y ait eu un grand coup de vent malicieux.

Les déménageurs ont consciencieusement accompli leur boulot en respectant les consignes affichées.

Et le lundi matin, cela a été une magnifique pagaille : des directeurs dans des placards (bon c’est vrai ça arrive aussi dans la vraie vie, mais rarement dès le premier jour), des assistantes dans des bureaux de 50 m², des photocopieuses dans les sanitaires et des pièces débordant d’ordinateurs et des vastes plateaux absolument vides. Et tout le monde braillait, lui courant après dans les couloirs, à la mode Benny Hill germanique. Une jubilation totale.

Il n’a jamais compris ce qui s’était passé, nous n’avons jamais su ce qu’il est devenu, mais franchement jamais vengeance puérile ne m’a autant fait rire.

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